samedi, février 04, 2006

Xeroxed (VI bis): ADRIAN TOMINE

Quatrième de couverture du Xeroxed #6 - © N. Verstappen

1.1 Biographie d'ADRIAN TOMINE

Adrian Tomine est l’inspirateur principal des carnets d’entretien que je vous propose depuis plus de deux ans. C’est en lisant son album 32 Stories il y a quelques années que je découvris tout le charme qui pouvait émaner de quelques pages photocopiées et assemblées avec patience. Comme de nombreux auteurs alternatifs, Adrian Tomine commença en effet sa carrière de dessinateur en auto-éditant ses mini-comics. Le premier numéro, vendu à 1 dollar/pièce, fut imprimé en 25 exemplaires. Au septième numéro, Adrian Tomine ne pouvait déjà plus suivre le rythme des impressions tant la demande était grande. Mais le plus surprenant n’est pas le succès de ses récits mais bien l’âge auquel cet auteur parvint à une telle reconnaissance. Né à Sacramento en 1974, Adrian Tomine n’a que 16 ans lorsqu’il lance sa série Optic Nerve dont les éditions de luxe sont devenues aujourd’hui les best-sellers de Drawn et Quarterly. C’est en 1995 qu’Adrian Tomine rejoint cette maison d’édition à la demande de son fondateur Chris Oliveros qui perçoit tout le talent de ce jeune prodige. Drawn et Quarterly a publié à ce jour dix numéros de la nouvelle série d’Optic Nerve qui sont repris dans deux albums baptisés Sleepwalk and Other Stories (1997) et Summer Blonde (2002). Composés de vingt histoires courtes, ces deux albums forment pourtant un tout. Les tranches de vie disparates que nous dévoile Adrian Tomine se répondent entre elles pour aboutir à un ensemble organique et cohérent. Cet univers nous révèle les instants apparemment insignifiants de notre quotidien et qui en disent pourtant long sur les failles et les contradictions de notre humanité.
Les récits d’Adrian Tomine ont été édité en français par Delcourt (Les Yeux à Vifs - 1998) et Le Seuil (Blonde Platine - 2003, 32 Histoires - 2004). Son travail d’illustrateur vient d’être mis à l’honneur dans une superbe monographie publiée par Drawn et Quarterly sous le titre de Scrapbook – uncollected work : 1990-2004(2004).
Une petit dédicace d'Adrian Tomine

1.2 Entretien (bien trop court) avec ADRIAN TOMINE

Nicolas – Lorsque vous travaillez sur des récits autobiographiques (Hostage Situation, Sleep = Waste, The donger and Me…) j’ai le sentiment que vous appuyez sur l’aspect humoristique voire caricatural du graphisme et de la narration. Utilisez-vous cette approche par manque de confiance dans l’impact que ces récits pourraient avoir?

Adrian Tomine – Je ne pense pas qu’il s’agisse là d’une question de confiance. Je préfère simplement aborder des sujets sérieux sous une forme fictionnelle afin d’être libéré de mes inhibitions. Je pense qu’il vaut mieux garder les anecdotes humoristiques du quotidien aussi épurées que possible.

N. – Vous ne vous éloignez jamais beaucoup du quotidien. Un récit comme Alter Ego (1) met en scène un auteur en prise avec le processus créatif et évoque clairement votre propre vécu. Cette histoire marque d’ailleurs le début de votre travail sur des récits plus longs (25 pages). Est-ce parce que vous vous sentiez plus en phase avec un sujet directement lié à votre expérience ?

Adrian Tomine – Je me sens toujours plus confiant avec des histoires qui sont intimement liés à ma propre vie. Je ne suis pas un auteur très créatif ! Aussi, je trouve qu’il est plus facile pour moi de rester concentré sur un récit qui aborde des problèmes personnels.

N. – Au moment d’entamer ce récit plus conséquent vous receviez des courriers de lecteurs particulièrement durs. Ces derniers vous affectent-ils ?

Adrian Tomine – Non car j’ai toujours reçu des avis assez partagés concernant mon travail. J’ai appris très jeune à ne pas prendre les critiques ni les louanges avec trop de sérieux.

N. – Le récit White on Rice (2) que vous venez d’entamer met en scène un personnage d’origine japonaise au sein de la communauté asiatique américaine. On y retrouve donc encore plus clairement un lien à votre vécu. Est-ce la raison qui vous pousse à oser la centaine de planches ?

Adrian Tomine – Disons que j’avais beaucoup de matière liée à ce sujet et que je ne voulais pas gâcher cette idée dans une histoire courte.

N. – Un personnage du récit Layover (3) dit à un moment cette phrase : « Je sais que ça ne sert à rien de penser à des choses hypothétiques mais je ne parviens pas à m’en empêcher ». Est-ce ce que vous expérimentez dans votre travail et qui fait passer vos anecdotes au stade de récit ?

Adrian Tomine – Oui. Une grande part du processus d’écriture se déroule entièrement dans ma tête. Je réfléchis et j’imagine beaucoup avant même de poser ma plume sur le papier. Alors même qu’un récit est en cours, je dois souvent prendre des pauses et réfléchir aux nombreux problèmes qui se posent à moi durant la réalisation.

N. – Dans Scrapbook (page 178), on peut lire quelques phrases notées parmi vos croquis. Ce sont des répliques réelles que vous prenez sur le vif pour les réutilisez dans vos albums ?

Adrian Tomine – C’est la fille que j’ai dessiné à côté qui les a prononcées. Je garde toujours mes oreilles et mes yeux ouverts à l’inspiration.

N. – Les études artistiques semblent ne pas vous avoir apporté énormément d’inspiration puisque vous les avez abandonnées pour entreprendre celles de littérature. Qu’est-ce qui motiva ce changement de voie ?

Adrian Tomine – L’intérêt des professeurs et des étudiants se portait principalement à l’Art conceptuel. Ils tenaient la Bande Dessinée et l’Illustration en piètre estime. C’était décourageant.
N. – Dan Clowes vous a fait cette remarque que vous étiez un « colleur » de courtes séquences plus qu’un auteur (4). De votre côté, vous signalez que « White on Rice a l’air ambitieux mais ce n’est en fait qu’un de [vos] récits habituels qui a été ralenti » (5). Ces deux citations sont-elles à lier ensemble ? Pensez-vous que votre approche « ralentie » de White on Rice tient de cette envie de passer du stade de « colleur» à celui d’auteur ?

Adrian Tomine – J’ai toujours admiré des gens comme Chester Brown et Seth qui ralentissent vraiment leur narration et créent une véritable atmosphère. J’ai toujours eu le sentiment que mes récits étaient un peu abrégés et précipités. Il m’a donc été agréable de laisser les conversations s’étendre un peu plus et d’avoir quelques cases muettes de-ci de-là.
Ex-libris de l'édition "hard cover" de Sleepwalk (D&Q) - copyright 1997 Adrian Tomine

N. – Cette utilisation de cases muettes prend plus d’importance à partir de Six Day Cold (6). Etait-ce pour renforcer la « froideur » du récit, pour dépasser le système de monologues intérieurs qui a longtemps été un de vos traits d’écriture ?

Adrian Tomine – J’ai toujours aimé l’usage de cases muettes. Mes récits étant devenus plus longs et plus relâchés, elles furent simplement plus faciles à placer.

N. – Dans ce même récit, on peut observer une longue séquence de rêve. Elle rappelle les anciennes histoires que vous consacriez entièrement à vos rêves. Pourquoi avez-vous arrêté de travailler sur ce type de récits oniriques?

Adrian Tomine – Le rêve dans Six Day Cold avait une sorte de rôle dramatique dans ma tête alors que certains de mes anciens récits sur les rêves n’étaient qu’une excuse pour dessiner. C’est un moyen facile de réunir quelques sujets d’histoires et c’est aussi la raison pour laquelle ces histoires de rêves (et les miennes en particulier) sont parfois inintéressantes.

N. – Le système de monologues intérieurs s’est fait plus rare avec le temps. Lorsque vous ne l’utilisez pas, vos planches se composent généralement de neuf cases égales. Est-ce pour ne pas « verser dans le mélodramatique » comme Chester Brown que vous utilisez ce « gaufrier » ?

Adrian Tomine – Je ne crois pas être aussi strict que vous le pensez. L’histoire sur laquelle je travaille actuellement n’a parfois que huit cases par page, parfois même moins. Mais en général je suis d’accord avec l’idée de Chester… Je tente de faire raconter aux dessins à l’intérieur des cases plus qu’aux cases elles-mêmes. Par ailleurs, je pense que des compositions de cases tape-à-l’oeil ne serviraient pas très bien mon sujet.

N. – Certaines compositions semblent pourtant avoir un lien étroit avec le récit. Dans Echo Ave., vous utilisez un système de douze cases carrées par page. Il fait un « écho » esthétique aux carreaux des fenêtres…

Adrian Tomine – Cela fait très longtemps que j’ai dessiné cette histoire mais je pense que vous avez touché juste. Je me souviens avoir pensé ces planches comme une fenêtre ouverte de manière voyeuriste sur les vies des personnages.

N. – J’ai le sentiment que dans Optic Nerve #3, il y a une véritable volonté de composer quatre récits de manières très différentes et principalement au point de vue graphique. Comment avez-vous abordez ce numéro ?

Adrian Tomine – C’était simplement une tâche que je m’étais assigné. Je voulais essayer d’encrer chaque histoire avec des outils différents. Toutes ces expériences ne furent pas concluantes à mon sens.

N. – Des récits en particulier ?

Adrian Tomine – Je pense que Supermarket ne s’en sort pas si bien. J’ai gagné un nouveau respect pour les artistes capables de maîtriser cette technique de lavis.

N. – Vos encrages varient aussi par la suite. Certains récits sont travaillés en noir et blanc, d’autres avec des variantes de gris créées par un tramage. Est-ce pour créer plus de variété dans vos récits et éviter ainsi de blaser l’œil du lecteur ?

Adrian Tomine – Je prends simplement une décision avant d’entamer une histoire à partir de ce qui me semblera le plus approprié. Pour le moment, je pense que l’approche la plus sobre est la meilleure. La plupart des gens ne se préoccupent pas des techniques d’ombrage ou d’encrage… ils veulent simplement lire une histoire.

N. – Cette volonté d’aller vers la sobriété me semble assez généralisée dans le milieu alternatif nord-américain (7). J’ai le sentiment qu’elle va de pair avec la redécouverte de nombreux classiques tels Harold Gray, Charles Schulz, George Herriman ou encore Frank King.

Adrian Tomine – J’aime tous les dessinateurs que vous mentionnez. Ils sont d’après moi parmi les meilleurs de tous les temps. Je ne sais pas s’ils sont à l’origine de cette tendance vers la simplification mais je suis certain qu’ils y contribuent.

N. – Je suis aussi surpris de découvrir dans de nombreux entretiens qu’Hergé est une influence majeure dans le mouvement alternatif nord-américain (8). Il en est de même pour vous ?

Adrian Tomine – Bien sûr. Je suis un fan d’Hergé depuis que je suis enfant.

N. – Vous travaillez aussi pour le moment sur l’adaptation des œuvres de Tatsumi Yoshihiro (9)en anglais. Il fait aussi partie de vos influences ?

Adrian Tomine – Tatsumi est l’auteur japonais avec lequel j’ai le sentiment de partager le plus d’affinités. Je trouve que ses histoires sont plus proches de la fiction contemporaine et de la bd alternative que la plupart des autres manga que j’ai pu lire. Très jeune, j’ai été profondément inspiré par son travail.

N. – Pour en revenir à cet attrait pour la sobriété, Joe Matt me signalait qu’il s’est mis à dessiner « à échelle comme Spiegelman dans une volonté de simplifier»(10). En êtes-vous venu à la même technique ?

Adrian Tomine – Mes planches actuelles sont bien plus petites que celles que je faisais par le passé. Elles mesurent environ 17,8 cm sur 25,4 cm. Je pensais que cela m’obligerait à simplifier mais c’est un combat permanant !

N. – Vous avez par ailleurs réalisez quelques récits en couleur (7’’, A Rock and Roll Dream, Secret Agent…). Pourquoi y appliquez-vous principalement une technique de bichromie ?

Adrian Tomine – C’était quelque chose que j’expérimentais à l’époque. C’était avant que je ne possède un ordinateur et il m’était plus commode de mettre une seule couche de couleur par-dessus la ligne du dessin.

N. – Aimeriez-vous en concevoir d’autres ?

Adrian Tomine – Oui, j’aime le rendu de ces récits. Le principal problème est une question de temps. La couleur est une étape supplémentaire ; je vais donc plus vite en l’évitant.

N. – Il semble que c’est aussi un problème de temps qui vous empêche de réaliser plus de collaborations. Vous aimeriez en envisager plus ?

Adrian Tomine – Si j’étais capable de travailler sur des collaborations en plus de mes propres histoires, je le ferais. Mais je suis tellement lent que je dois être très sélectif dans mes choix concernant mon travail. Pour le moment, je me concentre donc sur mes récits.

(entretien réalisé en août et septembre 2004 - tiré du Xeroxed #6 publié en septembre 2004 -
traduit de l’anglais - copyright 2006 Adrian Tomine/Nicolas Verstappen).

1.3 Notes

(1) Optic Nerve #5, D&Q, février 1998 - Blonde Platine pour la v.f.
(2) Optic Nerve #9, D&Q, janvier 2004.
(3) Optic Nerve #2, D&Q, novembre 1995, p.22.
(4) Entretien conduit par Jennifer Wade, 1999, ici.
(5) Entretien conduit par Mike Atherton, nov. 2003, ici.
(6) Optic Nerve #4, D&Q, avril 1997.
(7) On retrouve cette tendance chez Joe Matt (voir Xeroxed #1), Seth, Chester Brown, Chris Ware et de nombreux autres auteurs.
(8) On le retrouve cité chez Charles Burns, Julie Doucet et mentionné par Joe Matt, Chester Brown et James Kochalka.
(9) Cet album est paru depuis: The Push Man and Other Stories. Vertige Graphic a publié en français trois recueils d’histoires courtes de cet auteur : Les Larmes de la Bête, Good Bye et Coup d’Eclat.
(10) Xeroxed #1 : entretien avec Joe Matt, janvier 2004, p. 7 (ou voir ici).

5 commentaires:

jUne a dit…

Tout s'explique, c'était donc un patrimoine génétique familial... Nous voilà mieux éclairés. 8)

Super chouette, le boulot du papa, au passage ; en vrai ca doit péter autrement.

Chouette famille, hein ! 8)

Nicolas a dit…

Oui ,oui, c'est génétique. Mais ce qui est vraiment admirable, c'est que les compagnes des Verstappen continuent à nous supporter avec patience alors que pour elles, ce n'est pas génétique... Voilà des femmes courageuses (et/ou inconscientes)! Et plus sérieusement, oui, très chouette famille. Mais celui qui m'impressionne le plus, c'est mon petit frère. Je ne dors pas beaucoup mais lui je me demande vraiment s'il dort parfois. Un bourreau de travail qui transforme tout en or. Un Largo Winch en 3D. Artiste du dunk qui plus est. Et qui me fait pleurer de rire à chaque fois qu'on se voit... Alors voilà, soit j'essayais (péniblement) de faire honneur au nom de la famille soit je sombrais dans l'alcoolisme par sentiment d'inferiorité. ;) A+

sam a dit…

J'ai trouvé ton blog par celui de Nis aujourd'hui. Merci pour tous ces entretiens que tu as mis en ligne. La série des Xeroxed est vraiment classe. ça faisait longtemps que je cherchais un blog comme le tien.

Nicolas a dit…

Salut! Et bien merci pour le compliment. Ca fait plaisir. Même si je me rends compte que la pression est chaque fois plus forte (Damn it! Un nouveau lecteur à ne pas décevoir...). En tout cas, merci d'être passé. Et surtout n'hésite pas: "Play it again, Sam!".

Miss Poivert a dit…

OUAHHHH !
Miss Poivert will play again too !