dimanche, novembre 05, 2006

Paroles de libraire (I)

Il y a quelques années, Eric Corbeyran lançait les collectifs Paroles de Taulards chez Delcourt (3 tomes) puis l'album Paroles de Sourds en 2005. Je tente donc mes Paroles de Libraire. J'y aborderai des sujets nettement plus légers. Pour preuve, voici le titre de ce premier chapitre:

"J'adore passer pour un con devant Lewis Trondheim"

Ma première rencontre avec Trondheim eut lieu il y a 5 ans, au Festival d'Angoulême.
J'étais tout fou. Cela faisait deux ans que je travaillais à la Bulle d'Or, c'était mon premier pèlerinage à la "Mecque de la BD" et j'allais y rencontrer tous les auteurs que j'admirais. C'est Bernard, mon boss, qui m'y emmena en voiture.
Sur place, nous logions dans un superbe manoir à quelques kilomètres d'Angoulême. Le cadre était splendide, les hôtes chaleureux. Le seul problème fut de découvrir les chambres et surtout les lits... Bernard et moi partagions le même lit double qui semblait avoir été conçu pour accueillir deux enfants. Nos pieds dépassaient du cadre et nous devions rester allongés sur le côté pour ne pas nous toucher. Autant dire que dans cette situation des plus inconfortables, je ne parvins à fermer l'oeil de la nuit.



Psychanalyse - © Lewis Trondheim

Au petit matin, j'étais tout simplement laminé. Le trajet de la veille, la nuit blanche et l'excitation de ce premier festival avait eu raison de ma frêle endurance.
Lewis Trondheim était assis au stand Dargaud (si ma mémoire est bonne). Il devait y dédicacer un Lapinot. Lorsque vint mon tour, je sortis mon album de Psychanalyse que j'avais emporté sur place.
Trondheim: Pourquoi vous avez été ressortir une telle vieillerie. Mes nouveaux albums ne vous plaisent pas?
Une réponse! Vite, une réponse!
Moi: Si. Si. Mais c'est grâce à cet album que j'ai découvert votre travail.
J'ignore pourquoi j'ai répondu ça. Ce n'était même pas vrai. Soit.
Trondheim m'adressa alors une phrase que je ne compris pas. Je n'entendais que le bruit des armatures de la tente qui grinçaient sous le vent. Ce fond sonore ne devait pas être vraiment bruyant mais, dans mon état de fatigue avancé, j'avais le sentiment qu'il était décuplé.
Trondheim répéta la phrase et je ne parvenais toujours pas à comprendre. Je me sentais vraiment con. Il devait se demander s'il s'adressait à un débile profond. Il répéta à nouveau.
Trondheim: Une tache ou un dessin?
Une tache, quoi une tache?
Moi: Une tache.
Trondheim plia la couverture de mon Psychanalyse en deux et sortit la cartouche d'encre de son stylo. Il appliqua de l'encre à même la couverture pliée et fit un test de Rorschach.
Et là, je ne sais pas ce qui me prit. J'allais poser la question la plus conne de toute mon existence.
Moi: Vous utilisez une trame pour faire les petits points dans chacune des cases de Psychanalyse?
Je savais pertinemment que l'album reprenait une case unique dupliquée à la photocopieuse et qu'il n'avait dû dessiner qu'une seule fois les points de cette case. Mais voilà, c'est LA question qui sortit de ma bouche à cet instant. L'extrême fatigue? L'angoisse provoquée par cette rencontre? Je n'en sais toujours rien.
Lewis Trondheim leva les yeux vers moi. Ce coup-là, j'étais certain qu'il me prenait pour un débile profond.
Il m'expliqua donc ce que je savais déjà et après avoir improvisé une légende au test, il me rendit mon Psychanalyse. Je quittai le stand Dargaud dépité avec une seule pensée en tête: "Et dire que demain, je serai dans un état encore plus lamentable!"


Dédicace dans Psychanalyse - © Lewis Trondheim

Ma seconde rencontre avec Lewis Trondheim eut lieu au Festival d'Haarlem (Pays-Bas) , deux ans plus tard. Je m'y étais rendu avec mon ami Redwane pour apporter à Trondheim et JC Denis quelques exemplaires du livret Totem que je venais d'imprimer. Trondheim avait réalisé la couverture de l'ouvrage avec Jason et JC Denis était l'auteur d'une des illustrations.
Trondheim venait de gagner le Grand Prix du Festival et certaines personnes nous avaient signalés que l'auteur était dans un mauvais jour et sous la surveillance d'un garde du corps. Lorsque nous sommes arrivés au stand où il dédicaçait, un garde du corps veillait effectivement à sa sécurité. Par contre, il était de très bonne humeur. Redwane et moi n'avions pas de tickets pour la séance de dédicaces et le garde du corps nous empêcha de l'approcher. Mais Lewis Trondheim prit notre défense en voyant que Redwane avait son Comix 2000 sous le bras.
Trondheim (au garde et en anglais): Le Comix 2000 est un livre très spécial. Il a le droit de passer.




Couverture du Totem - © Nicolas Verstappen

Redwane fit donc dédicacer son album et je tendis trois exemplaires du Totem à Trondheim. Ce dernier fixa longuement la couverture puis nous salua.
Quelques jours plus tard, j'écrivis un mail à Trondheim où je lui demandais s'il aimait la couverture car il ne m'avait pas semblé convaincu.
Il me répondit: Les couleurs auraient pu faire un peu moins L'Oréal.
C'est vrai que les couleurs étaient loin de ressembler à celles des Mondrian dont je m'étais inspirés. J'étais embarrassé et je ne savais trop comment répondre.
Je lui répondis finalement avec deux ou trois excuses bancales et terminai ma lettre par cette phrase : Les couleurs L'Oréal, c'est parce que vous la valez bien...

5 commentaires:

Benoit L. a dit…

J'adore cette nouvelle rubrique!!
Merci Nicolas, rien ne vaut un bon fou rire, le lundi, on en a tous besoin.

june a dit…

Ah ah ah ! Eh bien voilà qui laisse présager de biens bons moments de lecture à venir, une fois de plus, mais dans un registre... inhabituel, pour le coup !?

Nicolas a dit…

Je suis heureux d'avoir réussi à apporter un peu de détente dans ce monde de colis (à déballer ou à retourner)! Le registre est inhabituel mais c'est parce que je ne suis pas dans une période "analyse/entretien". Alors je me suis dit que quelques posts plus légers me feraient du bien... Merci pour vos réactions ! A+.

Martin a dit…

Super lanouvelle rubrique!
Il est vrai que Trondheim est peu déconcertant en dédicaces.
La première fois que je l ai vu c'était à la foire du livre. Il m'a fait la dédicace un nom de Marc au lieu de Martin. Quand je m en suis rendu compte j'ai hésiter pendant un quart d'heure avant d'oser lui demander de corriger.

Thierry Martin a dit…

ahaha je fais simple pour le commentaire.