dimanche, juillet 11, 2010

L'Oeuf ou la Plume? (IV): KAN TAKAHAMA

Couverture du quatrième carnet L'Oeuf ou la Plume?
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KAN TAKAHAMA
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Si Jirô Taniguchi est considéré par beaucoup (et peut-être à tort) comme le plus "européen" des auteurs nippons, Kan Takahama pourrait bien être son équivalent féminin. Après une publication de ses dix premiers récits dans l’album Kinderbook et une collaboration avec Frédéric Boilet dans Mariko Parade, la talentueuse dessinatrice de 32 ans atteint une pleine maturité dans L’Eau Amère où elle nous dévoile la complexité des rapports humains au moment de ruptures souvent difficiles mais parfois étrangement tendres. Un personnage de cet ouvrage exprime bien ce sentiment par l'expression: fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve. Cette phrase est le fil conducteur d'un recueil tour à tour drôle et émouvant où la contemplation et la passion se mêlent pour révéler une atmosphère dont le caractère reste, en réalité, profondément japonais. Kan Takahama relève la saveur des émotions au travers de personnages ordinaires qui, par leurs rencontres, quitteront le sentier de la résignation. Avec 2 Expressos, elle nous offre aujourd’hui son premier « long » récit qui voit le jour dans la collection Ecritures des éditions Casterman avant même d’être publié au Japon.
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Site internet : kantakahama.com
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 Bibliographie (en français)
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Bons Baisers d’Angoulême, histoire courte in : Bang ! #02 (collectif), Casterman et Beaux Arts Magazine, printemps 2003
Mariko Parade avec Frédéric Boilet, Casterman (Ecritures), 2003
Baie Rouge, histoire courte in : Beaux Arts Magazine hors-série #09 (32 bandes dessinées inédites pour 2004), Beaux Arts Magazine, décembre 2003
Kinderbook, Casterman (Sakka), 2004
Au bord de la mer, histoire courte in : Japon (collectif), Casterman (Ecritures), 2005
L’Eau Amère, Casterman (Sakka), 2009
2 Expressos, Casterman (Ecritures), 2010
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Entretien avec KAN TAKAHAMA
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Nicolas Verstappen : Je retrouve dans vos ouvrages une atmosphère particulière qui m’évoque le cinéma de Yasujirô Ozu qui se caractérise par le « mono no aware ». Ce sentiment pourrait se définir comme un élan de mélancolie éprouvé lors de la contemplation d’instants, d’êtres, ou de paysages que l’on sait éphémères . L’un de vos personnages dit vouloir « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » et semble ainsi porter ce sentiment si particulier.
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Kan Takahama : Je ne suis pas certaine d’éprouver un sentiment tel que le « mono no aware » car je suis une personne du XXIème siècle (rires). Cependant, j’ai développé une sensibilité particulière en grandissant sur mon île natale d’Amakusa . Cette île est l’un des premiers endroits où les Catholiques prirent position pour s’étendre au Japon et elle fut le théâtre de plusieurs affrontements religieux entre le gouvernement (bouddhiste) et la population majoritairement composée de paysans très pauvres . Le nombre de morts fut très important et cet événement mena à la création de plusieurs mythes semblables à celui de Bernadette en France. Cette île est désormais devenue un endroit calme et paisible où la nature est particulièrement belle. Amakusa n’est plus une région pauvre aujourd’hui mais elle conserve une atmosphère emprunte de tristesse. Je pense que c’est de là que je tiens mon caractère mélancolique.
A ce passé historique, il faut aussi ajouter que je souffre de Trouble du Déficit de l’Attention et de profondes dépressions saisonnières (je crois que vous l’appelez « winter blue » en Europe). Mes émotions changent donc constamment du plus haut au plus bas, de la joie à la tristesse et inversement. Même les Brésiliens les plus enjoués font de la dépression ici !!! C’est sans doute la raison pour laquelle mes ouvrages vous ont évoqué ce sentiment de « mono no aware »…
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Nicolas : Dans son introduction à votre récit sur le Festival d’Angoulême dans le Bang ! #02, l’auteur écrit que certains ont tenté de trouver un qualificatif spécifique à votre travail au travers du mot « anti-osharé » que l’on peut traduire par « antichichi » ou « anti-élégant » . Comment réagissez-vous à ce terme ?
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Kan Takahama : Lorsque j’ai écrit cette histoire pour Bang !, on assistait au Japon à des manières très peu intéressantes d’émuler la culture européenne. Par exemple, dans nos jeux vidéo comme Final Fantasy, on ne retrouvait que des personnages avec des visages et des cheveux d’Occidentaux. Il en est de même dans les magazines de mode où l’on ne retrouve que des mannequins étrangers ou métisses. Ni petits pieds, ni yeux en amande… Tout nous disait « Admiration pour l’Europe ». Venez au Japon, venez à Shibuya , vous croiserez de nombreuses japonaises avec des cheveux blonds et des lentilles de contact bleues. On dit de ce mouvement qu’il est « tendance » ou « élégant » (« oshare » signifie « à la mode »). Il sévit aussi dans les mangas. Je pense que c’est une erreur. Se déguiser peut être drôle évidemment… mais…
Le temps s’est écoulé depuis et nous commençons aujourd’hui à traiter notre culture d’une manière plus appropriée. Certains s’aperçoivent enfin que nous devons engendrer une création originale qui nous est propre. Et cela même si notre complexe vis-à-vis de l’Europe n’a pas encore disparu…
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Nicolas : Comment définiriez-vous ce complexe face à l’Europe ? Puise-t-il ses racines dans la Second Guerre Mondiale ? Bien avant ?
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Kan Takahama : Mm… Les racines… L’une des raisons tient en effet de la défaite de la Seconde Guerre Mondiale et aussi de l’ouverture du Japon à l’Occident au XVIIIème siècle . Bien que ce soit de l’histoire ancienne, les gens se souviennent encore de tout cela. Nous avons tendance à embellir les épisodes de guerre même si nous sommes conscients que l’invasion fut une très mauvaise chose. Je crois que nous ne voulons pas penser que notre position d’« ennemi du monde » durant la Seconde Guerre Mondiale fut une perte de temps et c’est notre façon de l’exprimer. Ce type de problème de relations entre vainqueur et perdant est toujours difficile à solutionner.
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Nicolas : Pour en revenir à votre travail et à votre récit dans le Bang ! #02, comment avez-vous découvert les auteurs que vous y citez (comme François Schuiten, Joann Sfar ou Frédéric Coché dont les gravures d’anges vous hantent) ?
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Kan Takahama : J’ai été au Festival d’Angoulême en 1993 et c’est là que j’ai rencontré la plupart des artistes que je mentionne. Cela m’a donné l’idée d’écrire un récit sur le sujet à l’époque. Frédéric [Boilet] était séduit par ce projet et il m’a conseillé. Il m’a aussi trouvé le magazine dans lequel publier cette histoire (à savoir Bang !).
Ma première impression en découvrant les livres de Frédéric Coché fut extraordinaire. Je m’en souviens encore.
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Nicolas : Le manifeste de la « Nouvelle Manga » de Frédéric Boilet semble vous avoir séduit aussi.
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Kan Takahama : Oui, en effet. Lorsque j’ai fait la connaissance de Frédéric, je rencontrais quelques problèmes avec un grand éditeur japonais. J’ai été très touchée à la lecture de son manifeste.
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Nicolas : A quel genre de problèmes faisiez-vous face ?
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Kan Takahama : Mm… Les grands éditeurs japonais interviennent beaucoup trop sur tout ce qui touche à l’histoire et au dessin car ils ne désirent réaliser que de grosses ventes. Cette pratique affecte la motivation de l’auteur. Je ne voulais pas faire une histoire émouvante typique. Je ne dessine pas de lolitas à forte poitrine. Je ne pouvais donc pas poursuivre ma collaboration avec eux.
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Nicolas : Comment s’est déroulée votre collaboration avec les revues qui ont publié les histoires courtes regroupées par la suite dans les recueils de Kinderbook et L’Eau Amère ?
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Kan Takahama : Les histoires de Kinderbook étaient destinées à la revue GARO, une partie des récits de L’Eau Amère au magazine Erotics F.
Ecrire des histoires courtes pour une revue est une expérience intéressante, bien plus que d’écrire directement pour un album à mon sens. Dans une revue, beaucoup de lecteurs différents lisent mes récits et pas uniquement mes « fans ». En plus, nous sommes payés deux fois (rires). Les auteurs doivent cependant se plier aux lignes éditoriales de chaque magazine.
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Nicolas : Vous avez donc débuté votre carrière dans la mythique revue alternative GARO . Cela revêt-il une importance particulière à vos yeux ?
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Kan Takahama : GARO était une revue incroyable mais elle connut d’importants problèmes durant ses dernières années d’existence. Je n’ai d’ailleurs jamais été payée. Je garde donc un assez mauvais souvenir de cette collaboration même si je suis reconnaissante à l’éditeur de m’avoir publiée dans ses pages.
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Nicolas : Avez-vous été influencée par des auteurs de cette revue ? Par d’autres mangakas ?
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Kan Takahama : Mes influences artistiques sont Milan Kundera, des auteurs de Roman Noir comme Raymond Chandler, Charles Bukowski, Fûtarô Yamada , Gabriel Garcia Marquez, Kenzaburô Ôe . Bukowski m’a influencé plus particulièrement. J’ai pleuré à chaque lecture d’un de ses romans (rires). C’est triste, sentimental. Je ne pense être influencée par aucun auteur de bandes dessinées à l’exception de Frédéric Boilet.
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Nicolas : Faut-il voir l’influence de Frédéric Boilet dans la présence de plus en plus marquée de la sensualité voire de l’érotisme dans vos œuvres depuis votre collaboration sur Mariko Parade ?
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Kan Takahama : Mm… Pour les histoires courtes de L’Eau Amère, c’est l’éditeur qui m’a donné l’ordre d’écrire « des choses érotiques et sentimentales » (rires). En réalité, la notion de genre m’intéresse assez peu. 2 Expressos est une comédie. Je projette d’écrire une tragédie ensuite.
Mais il est vrai que Frédéric a influencé ma façon de représenter l’érotisme. Avant de le rencontrer, je n’avais jamais dessiné de scène érotique. C’est mon professeur (rires). Depuis les lecteurs au Japon me considèrent comme une auteur de bande dessinée érotique...
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Nicolas : Vous passez de l’érotico-sentimental à la comédie et bientôt à la tragédie. Avez-vous peur de rester figée dans un genre ?
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Kan Takahama : Mm… Il est certain que de travailler uniquement dans un genre me lasserait vite. J’ai un peu peur de tomber dans une forme de routine (du moins celle que je suis en 2010). J’ignore si cela changera à l’avenir. Je voudrais pouvoir toujours porter un regard neuf sur mon travail.
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Nicolas : Est-il exact que votre nouvel album baptisé 2 Expressos paraît en Europe avant même d’être édité au Japon ?
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Kan Takahama : Oui. Casterman est mon premier éditeur. Ils m’ont fait directement la proposition.
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Nicolas : Sera-t-il publié au Japon en épisodes dans une revue ou directement en album ?
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Kan Takahama : 2 Expressos ne passera pas par la case « revue ». Il sera imprimé sous forme d’album.
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Nicolas : Est-ce que de signer directement chez un éditeur français à modifier votre approche du travail ? Le fait d’avoir des Européens comme premier lectorat a-t-il eu un impact sur votre écriture ?
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Kan Takahama : Je n’ai rien modifié en vue de satisfaire un lectorat européen. Les émotions humaines sont communes à tous les pays. Je m’en suis aperçue en écrivant l’histoire courte pour le Bang ! en France. Durant mon travail sur 2 Expressos, j’ai donc pensé à tous les lecteurs, Européens et autres (dont mes lecteurs japonais).
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Nicolas : C’est votre premier « long » récit. Avez-vous ressenti une appréhension particulière au moment de démarrer ce projet ?
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Kan Takahama : Mm… Au départ, j’avais le sentiment de ne pas être capable de bien dessiner à cause de la pression. Aujourd’hui je sais que cette pensée négative était causée par une dépression. Après m’en être remise, j’ai pu commencer à dessiner sans aucun problème même si la situation n’avait pas réellement changé. Je vais entamer le nouvel album mais je vais d’abord prendre de courtes vacances avant d’attaquer ma nouvelle histoire (rires).
Pour le moment, je me sens vraiment bien. J’ai envie de faire plein de choses comme de m’aventurer sur l’Amazone ou parcourir la Route de la Soie à dos de chameau. Ne plus souffrir de la dépression est merveillllllllllleux (rires)!
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[Entretien réalisé entre février 2009 et avril 2010 par courrier électronique pour la quatrième carnet d'entretien L'Oeuf ou la Plume?]


LIENS UTILES:
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Une version anotée de cet entretien est disponible sur du9 (ICI)
Une version anglaise de cet entretien est aussi disponible sur du9 (ICI)
Un présentation de la revue GARO par Erwin Dejasse pour Radio GrandPapier (ICI)

1 commentaire:

Blogger a dit…

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