lundi, août 14, 2006

Correspondances (IV): FRANCOIS SCHUITEN

L'Actor's Boat - © Schuiten/Actor's Studio

François Schuiten aime les villes. Il l’a prouvé avec talent au travers du cycle des Cités Obscures qu’il dessine depuis de nombreuses années avec la complicité de son ami Benoît Peeters. Mais François Schuiten aime aussi sa ville. Il a mis Bruxelles à l’honneur dans son album Brüsel mais aussi dans un travail de scénographe sur de nombreux sites de la capitale (station Porte de Hal, restauration de la Maison Autrique). Claude Diouri, le gestionnaire des cinémas du Styx et de l’Actor’s Studio, s’est donc naturellement tourné vers cet artiste pour accompagner durant plus de dix mois un projet des plus ambitieux : réhabiliter une ancienne péniche en salles de cinéma à deux pas de la place Sainctelette. François Schuiten nous dévoile quelques aspects de sa collaboration avec Claude Diouri et l’architecte de l’Actor’s Boat. Ce nouveau complexe cinématographique devrait ouvrir ses portes en septembre. Plusieurs acteurs de ce projet sont interviewés dans le dossier Actor's Boat du WhiteNight Magazine.



1. Rencontre avec François SCHUITEN: "Des quais et dérives"

Nicolas – Quelle est la nature de votre travail sur l’Actor’s Boat ? Tient-il de l’ordre de la décoration, de la scénographie ?

François Schuiten - Ce n’est pas vraiment de la décoration. L’idée était plutôt d’accompagner le projet depuis le moment où Claude Diouri a pris la décision d’acheter un bateau et de le transformer en salle de cinéma. C’est donc autant une réflexion sur l’architecture que sur la mise en scène et la décoration. On ne peut pas isoler ces trois éléments car ils sont intimement liés.

N. – Quel était l’état du bateau au début de votre travail ?

François Schuiten – J’ai été voir le bateau au moment où ils l’ont sorti de l’eau. C’est toujours un moment assez émouvant. C’est un bateau qui a déjà un certain âge mais il était en très bon état. C’était intéressant de le voir avant une quelconque intervention pour bien situer son origine, son parcours. Il était aussi important de le voir dans les canaux, sur un site assez impressionnant où l’on restaure et transforme ces péniches. L’ambiance était d’ailleurs assez proche des Cargos du Crépuscule (ndlr : une enquête de Gil Jourdan par Tillieux). Tous ces éléments sont très importants pour quelqu’un qui raconte des histoires.


Les Cargos du Crépuscule - © Tillieux/Dupuis

N. – Vous dîtes dans Un Opéra Pictural (1) que raconter des histoires est votre seul travail, que ce soit au travers de la scénographie ou du dessin. Vous appréciez d’ailleurs beaucoup le sens narratif de la décoration chez Victor Horta. Quel a été le fil narratif qui a traversé votre approche ?

François Schuiten – Il y avait plusieurs aspects dans ce projet. Le parcours de Claude Diouri, la défense qu’il fait des films d’Arts et d’Essais, des films d’auteurs. C’est déjà, en soi, quelque chose qui me touche. Le fait que ce projet se passe à Bruxelles m’a aussi motivé. Je suis intéressé par les changements de cette ville et par le fait qu’elle se réapproprie le canal. Un autre aspect qui m’a interpellé, c’était de réfléchir à tout ce qu’implique l’idée de monter sur une péniche pour voir du cinéma. C’est en cela que mon travail de raconteur d’histoires peut être intéressant. Il fallait conserver l’émotion du voyage pour les gens qui vont pénétrer dans cette péniche. J’aimerais que le public garde cette émotion en tête jusqu’au moment où la salle s’éteint. C’est un aspect qui me hante.


Axel Wappendorf - © Schuiten/Peeters/Casterman


N. – Un aspect fascinant de ce projet tient de l’idée du « voyage immobile », de monter dans un bateau à l’arrêt pour expérimenter une autre forme de transport.

François Schuiten – C’est exact. Il est important de faire « bouger » les salles de cinéma. Avec les écrans géants, les projecteurs vidéo à la maison, on remarque que les gens ont de plus en plus de qualité d’image chez eux. Il faut donc procurer autre chose aux spectateurs qui vont dans une salle de cinéma. Je trouve que nous avons un projet emblématique à cet égard. On peut leur offrir une émotion au travers de ce canal que les Bruxellois ont un peu oublié. Ils redécouvrent la composante aquatique de cette ville en allant au cinéma. C’est une idée qui me plait bien et mon travail est de conserver ces éléments avec la collaboration de l’architecte et de Claude Diouri.

N. - Dans les Cités Obscures, vous aimez jouer avec les « hybridations », la fusion d’éléments de divers moyens de transports pour former un nouveau véhicule (au travers des inventions d’Axel Wappendorf). Retrouvera-t-on ces aspects fantastiques dans le bateau comme pour le Gigantic ?

Le Gigantic - © François Schuiten


François Schuiten – Non. Le projet ne peut pas introduire pour moi un fantastique du même ordre que celui des Cités Obscures. On est dans un projet très différent car nous sommes dans une vraie péniche. On est vraiment sur l’eau et le contexte du canal est une réalité. Je n’ai donc pas le même désir. J’ai dit à Claude Diouri : « pas de faux ». Je ne veux pas de faux hublots, je veux de vrais matériaux qui ont une sensualité, qui ont une présence. Ici, c’est le film qui tient du fantastique. En réalité, nous travaillons sur l’écrin et celui-ci doit avant tout donner le désir de voir un film. Autant j’aime faire rêver les gens dans le cadre d’une Exposition Universelle, autant ici il faut leur apporter une crédibilité. J’ai tenu à ce que le bateau reste un bateau.

N. – Dans votre travail de restauration de la Maison Autrique avec Benoît Peeters, vous avez tenu à ouvrir une porte sur l’imaginaire. Avez-vous conservé cette idée de « passage » que l’on retrouve dans les Cités Obscures ou dans vos scénographies (comme celle de la Porte de Hal) ?

François Schuiten – J’espère que l’Actor’s Boat sera un lieu d’imaginaire. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le mystère qu’ont certains lieux. Je désirais « mettre ce mystère en évidence ». Pour donner un exemple, j’ai placé des rideaux dans l’immense partie centrale en verre qui tiendra lieu de hall d’entrée. Je n’ai pas envie que cet espace soit dévoilé aussi facilement. Il y aura cependant quelques rideaux entrouverts afin de créer un désir, de donner l’envie d’entrer. Mais cela rappelle aussi les rideaux qu’il y a aux péniches ainsi que ceux d’une scène qui s’ouvre. Ce rapport m’intéresse beaucoup car ce n’est pas une intervention de l’ordre de la décoration pure. Ce sont toutes des petites articulations qui ne sont ni d’un ordre ni d’un autre. Il y a des fils à nouer et j’ai le sentiment de trouver ma place dans l’accompagnement de ce projet au travers de ce travail « interstitiel ». J’ai traqué un ensemble d’éléments invisibles que j’ai relié pour former un récit souterrain.

Le Passage Inconnu (1993) - Porte de Hal - © Schuiten


N. – Avez-vous mis le cinéma à l’honneur au travers de fresques ou d’autres aspects de la scénographie ?

François Schuiten – Nous envisageons quelque chose. J’espère que nous parviendrons à le faire pour le délai de septembre. Nous avons pensé à un plafond mais le projet est assez complexe. J’aimerais le relier à l’eau, à l’hydrographie et en même temps au cinéma. J’ai une idée qui pourrait relier l’ensemble. J’ai cette envie mais il ne faut pas qu’elle soit gratuite. Dans le même temps, il faut garder une certaine sobriété. Je recherche donc une forme d’évidence. Je ne veux pas tomber dans le « décor », dans la chose un peu boursouflée. Cela m’a fort intéressé de travailler avec l’architecte sur cet aspect pour trouver le matériau juste, pour ne pas avoir d’effet. Ca a l’air idiot à dire mais la simplicité est parfois quelque chose de difficile.

N.- Ce n’est pas votre premier travail lié au cinéma. Vous avez participé à la conception de costumes (Gwendoline de Just Jaeckin), de décors (Taxandria de Raoul Servais) ainsi qu’au projet Cité-Ciné. Vous avez une affection particulière pour ce moyen d’expression ?

François Schuiten – J’aime beaucoup le cinéma. Je travaille actuellement avec Jaco Van Dormael (ndlr : Toto le Héros et Le Huitième Jour) pour son prochain film et le scénario est époustouflant. J’espère simplement que ce projet pourra se réaliser. J’ai aussi écrit un scénario avec Benoît Sokal sur lequel nous travaillons maintenant depuis deux ans. Mais le cinéma est particulièrement difficile et j’ai le sentiment que c’est beaucoup plus compliqué et que je ne suis pas assez obsédé par ça pour que j’en oublie tout le reste. J’ai autant d’émotions, si pas plus, à lire une grande bande dessinée. Je suis souvent agacé lorsque les gens pensent que le cinéma est au-dessus de la bande dessinée. Il y a des bandes dessinées extraordinaires et des films extraordinaires. Je n’aime pas cette hiérarchie. Voir une de mes bandes dessinées adaptée au cinéma n’est pas un but en soi pour moi.

Détail d'une illustration pour l'Actor's Boat - © François Schuiten

N. - Avez-vous travaillé sur l’intégration du bateau au site qui l’entoure ?

François Schuiten – On aurait voulu profiter de l’endroit où l’on descend sur le quai mais cela risque de ne pas être possible. On a beaucoup réfléchi à la façon dont le bateau allait être signalé, dont on allait le voir. Je ne voulais pas qu’il y ait trop de choses sur le quai. Je voulais qu’un quai reste un quai. Il ne faut pas non plus modifier la passerelle car sinon on enlève tout une part de ce qui est spécifique à cet acte de passage du quai au bateau même.

N.- Le thème de la navigation vous inspire-t-il plus particulièrement ?

François Schuiten – La navigation en tant que voyage m’intéresse mais ce qui me fascine réellement c’est l’objet bateau. J’adore les coques de bateau. Les coques sont fascinantes pour un dessinateur car on sent que leurs formes ne sont pas gratuites. Elles sont épurées, elles sont arrivées à leur essence même. Dessiner des coques procure beaucoup d’émotions car je sens ceux qui les ont conçues. J’ai d’ailleurs dessiné le bateau « en l’air » pour l’affiche de l’Actor’s Boat car j’avais envie de dessiner sa coque, les hélices, les ancres. Je trouve ces éléments d’une grande beauté. J’adore tout ce qu’on ne voit pas. Pour moi, un dessin doit d’ailleurs avoir pour vocation de montrer ce qu’on ne voit pas. Ces aspects invisibles, qu’on ne peut pas voir au travers de la photographie, doivent être dévoilés et s’inscrire dans la tête du public.

Détail d'une illustration pour l'Actor's Boat - © François Schuiten


N. – Pour le Vaisseau du Désert d’Alex Wappendorf, vous vous êtes inspiré du style Art Déco du Normandie. Retrouvera-t-on ce type de référence sur l’Actor’s Boat ?

François Schuiten – Non car je voudrais quelque chose de plus pur, du plus simple possible. Ce sont les matériaux que je vais utiliser afin de me relier à une tradition de bateaux. Je voudrais presque que l’émotion soit le canal, l’eau. Je suis préoccupé par tout type d’intervention tapageuse. Je veux aussi éviter les clichés.

N. – Une ambiance sonore a-t-elle été envisagée au moment de concevoir la scénographie ?

François Schuiten – Le problème de l’isolation phonique a été notre première préoccupation. Je ne suis pas pour l’ajout d’un environnement sonore car pour moi le canal a déjà son propre environnement. Il faut éviter l’artificiel. Mon intervention reste donc modeste. Chris Ware est un dessinateur extraordinaire mais il ne montre pas sa virtuosité. Il fait preuve d'une grande modestie. C’est ce que je voudrais atteindre au travers de cet espace. Je voudrais un espace sobre, pour voir ce qu’on doit voir, et juste ce qu’on doit voir. Je travaille d’ailleurs sur une histoire en noir et blanc justement pour casser tout l’aspect « couleurs ». J’adore travailler la couleur mais j’ai envie de revenir à l’essentiel. Avec le noir et blanc, on doit mieux savoir ce que l’on dit. C’est une espèce d’électrochoc pour un dessinateur. Franquin disait toujours : « tu dois faire du noir et blanc ».

N. – Le noir et blanc reprend progressivement sa place en bande dessinée.

François Schuiten - Oui. Ces dernières années ont principalement été dominées par des couleurs qui n’avaient plus de fonction. Elles servaient surtout à rendre « joli » mais ça n’a pas grand intérêt. Il y a là un manque de réflexion sur la couleur alors qu’elle peut avoir un rôle magnifique. Le noir et blanc est intéressant car il permet justement de retourner à l’écriture. La couleur ne peut pas venir vous sauver. Elle ne peut rien camoufler. Et c’est loin d’être évident.

© Chris Ware/Seth/Ludovic Debeurme


Note de l’auteur : Sur une table basse de l’atelier de François Schuiten, j’aperçois quelques albums dont l’excellent Lucille de Ludovic Debeurme, le Wimbeldon Green de Seth et le Acme Novelty Datebook de Chris Ware. Une planche du Little Nemo de Windsor McCay est encadrée non loin de l’endroit où nous sommes assis. La conversation s’oriente alors sur quelques lectures…

N. – Je suppose que les albums de Chris Ware font parties de ces « bandes dessinées extraordinaires » dont vous parliez précédement. Avec Little Nemo d’un côté et l’Acme Novelty de l’autre, on est entouré par les deux œuvres majeures qui encadrent un siècle de Bande Dessinée

François Schuiten – C’est exact. J’ai une admiration extraordinaire pour Chris Ware. Je pense que c’est un génie dans le sens où c’est un très grand dessinateur et en même temps, comme McCay, il s’intéresse au code. Il s’interroge sur la narrativité graphique et c’est quelque chose de très rare. Les très grands dessinateurs cessent rapidement de s’intéresser aux codes. De leur côté, McCay et Chris Ware parviennent à être et à rester au cœur même de ce qu’est la Bande Dessinée. Pour moi ce sont des maîtres absolus.

N. – Le génie graphique de Chris Ware transparaît très clairement dans son Acme Novelty Datebook. Il maîtrise tous les styles. Il est capable de « citer » des auteurs comme George Herriman ou Crumb avec une telle facilité.

François Schuiten – C’est un auteur absolument incroyable. Il sait effectivement tout faire. C’est la raison pour laquelle cet album traîne toujours sur le coin de ma table car je n’en reviens pas. Comme vous le signalez, il s’essaie tantôt à faire du Crumb tantôt du Herriman. En cela, il est au cœur de ce qu’est l’écriture. Il s’intéresse à ce qu’est « l’écriture bande dessinée ». J’étais très fier d’avoir donné un prix à Jimmy Corrigan.

(1) Un Opéra Pictural, cf. chapitre consacré au Transsibérien, collectif/Bruno Letort, iEditions!, fév. 2006.

(Entretien réalisé par Nicolas Verstappen en juin 2006 pour la revue WhiteNight- © 2006 Nicolas Verstappen/François Schuiten- un grand merci à François Schuiten pour son acceuil chaleureux)



2. Rencontre avec André Benn

Un entretien avec André Benn, le créateur de Mic Mac Adam, est aussi disponible sur le site de La Bulle d'Or.



1 commentaire:

Martin a dit…

Schuiten n'est surement pas dénué de talent mais ferait bien de passer un peu à autre chose. Si ses premiers albums apportaient beaucoup de choses, il semble maintenant être réduit à "faire du Schuiten".
Lors d'une visite à la maison Autrique lors de l'exposition McCay, je n'ai trouvé que très peu d'Autrique ou de McCay mais plutôt du Schuiten à tous les étages.
Mais peut-être qu'il en sera autrement ici, le projet en tant que tel a l'air assez séduisant.