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dimanche, avril 08, 2007

Notes de lecture (VI): début avril 2007

© Huizenga/Horrocks/Ware/Nilsen - Fantagraphics/Coconino/D&Q


Quel plaisir que d'enchaîner les lectures de cinq albums aussi réussis!

1. Atlas #3 de Dylan Horrocks chez Drawn & Quarterly (en anglais)
J'ai, hélas, raté le second fascicule de cette série. Je n'ai cependant pas été trop perdu à la lecture de ces nouvelles planches de Dylan Horrocks, l'auteur de l'excellent Hicksville (qui vient d'être réimprimé à l'Association). Ce nouveau fascicule se compose de deux parties. La première nous propose de découvrir la suite des aventures de Dylan Horrocks à Cornucopia, un pays (imaginaire) qui n'est pas sans rappeler la Syldavie du Sceptre d'Ottokar. Cette autofiction peut se lire comme un prolongement des concepts élaborés dans Hicksville et nous invite à découvrir le mystère qui se cache derrière la production de bandes dessinées d'un pays balkanique au régime "répressif". La seconde partie du fascicule est consacrée au deuxième épisode des aventures de Sam Zabel and the Magic Pen (Sam Zabel est un personnage de la série Pickle qui apparaît aussi dans Hicksville). Dylan Horrocks partage avec nous le quotidien surprenant de cet auteur de bandes dessinées. Celui-ci doit en effet rendre des comptes à la superhéroïne dont il est l'auteur; il est incapable de lui écrire une aventure qui ne sombrerait pas dans les clichés du genre.

Des idées très bien exploitées et un style graphique de plus en plus abouti sont donc au menu de ce troisième Atlas (malheureusement plus fin que le premier)


2. Curses (hard cover) de Kevin Huizenga chez Drawn & Quarterly (en anglais)
Curses est paru en français sous le titre de Malédictions (voir ma chronique: ICI) chez Vertige Graphic/Coconino Press. Nombreux d'entre vous auront constaté mon affection particulière pour cet album. Je me suis donc empressé de l'acheter dans sa version "hard cover" publiée par Drawn & Quarterly afin de la faire trôner dignement dans ma bibliothèque. Je fus surpris de découvrir des récits supplémentaires à l'édition française. Ainsi on peut lire Case 0003128-27, Not Sleeping Together, The Hot New Thing et Jeezoh en plus des cinq histoires de la compilation de Vertige/Coconino. Ces récits ne représentent en tout qu'une petite trentaine de planches. Ces dernières sont parues précédemment dans la revue Or Else (chez D&Q) et elles ne sont pas aussi intéressantes que Green Tea ou 28th Street. Cette édition est sinon très bien réalisée; belle maquette, beau papier, bon format. Avis aux amateurs!


3. Big Questions #9: The Lost and Found d'Anders Nilsen chez Drawn & Quarterly (en anglais)
Dans sa série Big Questions, Anders Nilsen travaille sur un récit qui se rapproche bien plus de son superbe Des Chiens, de l'Eau (voir ma chronique: ICI) que de son moins réussi Monologue for the Coming Plague (voir ma chronique: ICI). Comme dans Dogs and Water, l'auteur nous plonge dans un univers en perdition. Un pilote de chasse écrase son avion en pleine steppe mais sur le toit de la seule bâtisse en bois à des kilomètres à la ronde. Perdu dans cette contrée inhospitalière, il devient un objet de fascination pour les volatiles des environs. Des moineaux le prennent pour un dieu volant, les merles estiment le temps qu'il faudra attendre avant de manger sa carcasse. Ces palabres animalières nous éloignent par contre des longs silences de Dogs and Water mais heureusement Anders Nilsen est un excellent dialoguiste. Ainsi les conversations de ses personnages sont souvent savoureuses. Bien entendu, le décès de la fiancée de l'auteur trouve un écho particulier dans ce numéro où l'on peut dénicher quelques références au mythe d'Orphée; l'oiseau Algernon tentant de ramener Thelma hors des ténèbres. J'ai savouré cet album ainsi que le suivant qui est de la main du même auteur mais dans un style tout différent.

4. The End #1 d'Anders Nilsen chez Fantagraphics/Coconino Press (en anglais)

The End #1 est le dix-septième numéro de la superbe collection Ignatz lancée par Igort à travers le monde. Ce volume devrait donc être bientôt disponible en français chez Vertige Graphic/Coconino Press. Je dois avouer que j'ai eu un peu peur du contenu de cet album en découvrant sa couverture. Cette dernière n'était pas sans rappeler les quelques expériences narratives que j'avais moins appréciées (cf. + haut: Monologue for the Coming Plague). Cependant, et à ma grande surprise, cet album est une vraie réussite. Les huit premières planches présentent le quotidien de l'auteur depuis le décès de sa fiancée. Anders Nilsen y dévoile la profonde tristesse qui le saisit lors de chacune des activités durant lesquelles il s'aperçoit de l'absence de sa compagne. Ce récit intitulé Since you've gone I can do whatever I want, all the time est tout simplement superbe. La deuxième partie du fascicule, bien plus expérimentale, est elle aussi très convaincante. L'auteur parvient en effet à nous plonger dans un poème à la fois graphique et narratif d'une grande beauté. Il joue avec des motifs visuels qui évoquent les errances de son âme depuis la récente "déconstruction" de sa vie. J'envisage ainsi Monologue for the Coming Plague comme une première tentative manquée et The End #1 comme sa version maîtrisée et pleinement aboutie.



5. The ACME Novelty Library #17 par Chris Ware chez Fantagraphics Books (en anglais)

Ce dix-septième volume de la prestigieuse série du génial Chris Ware présente le deuxième épisode consacré à son nouveau personnage nommé Rusty Brown et à ses proches. "Proches" n'est sans doute pas le terme le mieux adapté puisque comme dans Jimmy Corrigan le thème central de cette série est celui du manque affectif. Cependant, Chris Ware ne nous propose pas un réchauffé de Jimmy Corrigan puisqu'il s'attarde sur la représentation du mal-être adolescent. Les couleurs sont plus chaudes (alors que la ville est paradoxalement sous la neige) et les personnages plus attachants. Sans doute cette identification relativement rapide est liée au fait que nous partageons avec ces adolescents quelques souvenirs pénibles des affres de cet âge ingrat. L'auteur apparaît d'ailleurs dans la peau d'un professeur de dessin de la grande soeur de Rusty Brown. Cette implication directe a participé à la mienne. Une autre différence majeure avec son précédent projet tient de l'espace géographique dans lequel se déroule l'action. Chris Ware s'attache à la description d'une région bien particulière des Etats-Unis puisqu'il nous plonge dans une ville perdue en plein centre du pays. Les mentalités y sont différentes des deux côtes américaines et le désespoir semble gagner ses habitants bien plus vite que partout ailleurs. On n'est pas dans l'Elephant de Gus Van Sant ni dans le Bowling for Columbine de Michael Moore mais presque...

Chris Ware continue donc à produire une oeuvre magistrale, pour mon plus grand bonheur!

dimanche, octobre 15, 2006

PREMIER ANNIVERSAIRE !


© 2006 Debbie Drechsler/Xeroxed

Un an s'est écoulé depuis le premier message de ce blog!
Merci à tous les auteurs pour la confiance qu'ils m'ont accordée et le temps qu'ils m'ont consacré.
(Debbie & Kevin: thank you for the two marvelous drawings you've sent me!)
Merci à vous, chères lectrices et chers lecteurs, pour votre présence sur ces modestes pages. Je sais que vos visites sont plus régulières que la fréquence de mes posts mais j'espère néanmoins que vous profitez de ce voyage un peu chaotique.

© 2006 Kevin Huizenga/Xeroxed

mardi, septembre 05, 2006

Notes de lectures (II): début septembre 2006

Ce n'est pas encore l'automne et pourtant les feuilles tombent par reliures entières. A peine le temps de préparer cette deuxième série qu'arrivent déjà les nouveautés Futuropolis: La Marie en plastique #1 de Prudhommme & Rabaté (très bon), La Volupté de Blutch (superbe) et Le Jardin Armé et autres histoires de David B.. Sans compter Un Ciel Radieux de Taniguchi (Casterman/Ecritures), Wizz et Buzz #1 de Winshluss et Cizo (Delcourt/Shampooing) et Guilty de Karl Stevens chez Ego comme X. Je vous en parle dans le prochain post. Voici déjà les huit nouvelles notes. J'ai été à l'essentiel. Comme vous l'aurez constaté, j'ai mis un lien vers le site Bulle d'Air pour chaque titre, histoire d'avoir quelques avis supplémentaires...

© 2006 - auteurs et éditeurs respectifs


Malédictions de Kevin Huizenga (Vertige Graphic - Coconino Press) (sur Bulle d'air)
J'ai déjà évoqué cet album lors d'une présentation de Kevin Huizenga sur ce site (cf. entretien Xeroxed). Il s'agit d'une compilation de cinq histoires courtes parues précédement dans diverses anthologies américaines (Kramers Ergot, Drawn & Quarterly Showcase...). Si chacun de ces récits peut être classé dans un genre bien particulier (récit d'horreur victorien, conte fantastique, débat théologique ou récit du quotidien), tous partagent le même personnage central. Glenn Ganges vit en effet d'étranges aventures. Confronté à l'apparition fantomatique d'un chien tenant une main dans sa gueule ou lancé à la poursuite d'un ogre qui pourrait mettre fin à la stérilité de son couple, il fait pourtant preuve d'un grand pragmatisme. Car toutes les théories, cartésiennes ou non, semblent coéxister dans son univers. Ce dernier, ouvert à tous les possibles, est rendu dans un style graphique qui lui correspond à merveille; celui de la ligne claire. Kevin Huizenga me donne envie de croire à l'incroyable. Un vrai coup de maître et un vrai coup de coeur.
P.S.: cet album est plus convaincant à mes yeux que le Ganges #1 paru chez Vertige Graphic/Coconino Press (même si ce dernier avait déjà de nombreuses qualités).
P.P.S.: Le carnet d'entretien Xeroxed consacré à Kevin Huizenga est offert à l'achat d'un des albums de ce dernier à la Bulle d'Or (Bruxelles).

Leçon de Choses de Grégory Mardon (Dupuis/Double Expresso) (sur Bulle d'air)
A l'annonce de chaque nouveau Mardon, je trépigne d'impatience. J'avais été séduit par son Cycloman (chez Cornélius avec Charles Berberian) et son Vagues à l'âme (Humanoïdes Associées/Tohu-Bohu) . J'avais été ravi par Ingognito #1 et Corps à Corps chez Dupuis. Je me jette donc sur la Leçon de Choses. Mardon me surprend par une mise-en-page plus aérée qui correspond bien au regard que porte Jean-Pierre, un préadolescent attachant, sur le monde rural dans lequel il vit. Le jeune garçon nous livre son quotidien sur un ton enfantin qui m'a d'abord dérangé mais auquel on se fait rapidement. Sa naïveté va progressivement se heurter à la réalité des choses. Au travers d'une série d'expériences anecdotiques et de rencontres déterminantes, Jean-Pierre va découvrir la complexité des rapports humains. La relation difficile qu'entretiennent ses parents le poussera à chercher refuge, un temps, dans la nature qui l'entoure et l'imagination qui l'habite. Mais on ne peut fuir bien longtemps et la vie lui donnera une leçon à laquelle il ne pourra échapper. Cette impossibililté pour Jean-Pierre d'être un "acteur" du drame m'a dérangé dans la seconde partie de l'album. J'expérimentais une frustration de voir ce récit échapper à son narrateur. J'ai d'abord eu le sentiment que c'était Grégory Mardon qui perdait le fil de son histoire alors qu'il rendait en réalité, et avec beaucoup de justesse, le sentiment d'impuissance de son personnage. Un album très réussi si on est prêt à perdre pied.

Little Star d'Andi Watson (Cà et Là) (sur Bulle d'air)
Je me souviens encore du jour où j'ai acheté le premier fascicule de Geisha, une série dessinée par un auteur dont je n'avais jamais entendu parler. J'avais été attiré par le style graphique épuré d'Andi Watson. J'achetai les numéros suivants pour finir par me procurer toute sa production. Mais au fil des années, je me suis de moins en moins retrouvé dans ses récits. Slow News Day, Ruptures et Breakfast Afternoon ne sont pas lectures désagréables mais elles ne m'auront pas laissé de souvenirs impérissables. C'est donc avec un peu d'appréhension que je me plongeai dans Little Star. Je trouvai l'installation du récit particulièrement lente. Je ne parvenais pas à entrer en empathie avec Simon Adams, le personnage principal de l'album. Père d'une petite fille capricieuse et assez insupportable, ce dernier semble accepter l'existence morne dans laquelle il est figé. Il subit sans broncher. Ses états d'âme m'agacent vite. J'allais abandonner la lecture de l'album en cours de route mais le récit prit peu à peu une nouvelle tournure. Simon Adams dévoile progressivement des instants marquants de sa vie de père. Enfin on découvre, par touches subtiles, les décisions qu'il a prises, les actes qu'il a posés. Il se dégage une forme d'évidence dans la seconde moitié de l'album. On expérimente une émotion intime et profonde pour un personnage qui semblait jusque-là si fade. Une fois l'ouvrage refermé, on ne peut que féliciter l'artiste. Un de ses meilleurs albums.

Joseph de Nicolas Robel (La Pastèque) (sur Bulle d'air)
Les mots "magique" et "tragique" s'accordent bien lorsqu'on parle de Joseph. Joseph, c'est un petit garçon aux mains immenses. Des mains qui le privent de l'affection de ses parents. Des mains qui provoquent le rire de ses camarades. Seuls ses jouets ne se moquent pas de lui. Seuls ses jouets sont doués d'humanité. Mais ils ne pourront rien face au drame qui s'abattra sur l'enfant... et sur moi. Car Nicolas Robel, au moyen d'une parfaite maîtrise du cadrage, a réussi à me placer au coeur même de la tragédie. Un geste bien cruel envers ses lecteurs qui ne lui en voudront pas longtemps.

Sclérose en Plaques de Mattt Konture (L'Association/Mimolette) (sur Bulle d'air)
Autant le dire tout de suite, je n'ai jamais été un grand fan de Mattt Konture. Sans raison particulière. Ca ne prenait pas, c'est tout. Mais avec Sclérose en Plaques, je dois bien avouer que j'ai revu ma position. Mattt Konture y dévoile la maladie qui le ronge avec une émotion juste. Il ne s'apitoie pas sur son sort, au contraire. Il se livre avec une simplicité et une rigueur qui lui font honneur. L'auteur tente de découvrir depuis combien de temps il est habité par ce mal en revenant sur les douleurs physiques inexpliquées qui l'accompagnent depuis de nombreuses et qui pourraient être autant de symptômes de la maladie. Il assemble des cases reprises de ses albums précédents pour illustrer son propos et nous découvrons ainsi l'évolution de sa maladie en même temps que celle de son oeuvre. Un des meilleurs albums de la collection Mimolette.

Prelude to a Kiss d'El Don Guillermo (L'Association/Mimolette) (sur Bulle d'air)
El Don Guillermo nous propose un ensemble d'histoires courtes à l'Association après une série d'albums autoédités chez Misma. L'ouvrage est difficile à classer tant les récits sont décalés. J'ai été décontenancé par le côté parfois un peu "survolté" (ou confus) de la narration. J'attends de voir les prochains travaux de ce jeune dessinateur dont le ton pourrait s'avérer intéressant.

Panier de Singe de Florent Ruppert & Jerome Mulot (L'Association/Ciboulette) (sur Bulle d'air)
Voilà un album que j'attendais avec une folle impatience. Je m'étais mangé une bonne grosse claque en découvrant les quelques histoires courtes de Ruppert et Mulot publiées dans la revue Ferraille. Le ton était aussi corrosif que novateur; il était tout simplement unique. Ces deux auteurs semblent ne pas avoir de limites. Ils osent tout, tant dans l'approche de la mise-en-page que celle des dialogues. Ils sont passés maître dans l'art d'enchaîner à un rythme effréné de courtes répliques au contenu totalement amoral (et je dis bien "amoral" tant les personnages de Ruppert et Mulot semblent en dehors de tout rapport à la notion de moralité). Brian Michael Bendis, si tu me lis, je suis désolé mais j'ai trouvé plus fort que toi... Soit. Panier de Singe reprend les histoires courtes parues dans Ferraille et de nombreux inédits (et de très chouettes jeux visuels à bricoler chez soi). Un album à découvrir absolument (tout comme leur Safari Monseigneur lui aussi paru à L'Association).
P.S.: "on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui" alors si tu es "n'importe qui", ne lis pas cet album.

Ivoire d'Emile Bravo & Jean Regnaud (La Pastèque) (sur Bulle d'air)
Les éditions de la Pastèque ont eu une excellente idée en rééditant le premier album d'Emile Bravo, l'auteur des géniales aventures de Jules. On y retrouve tout le mordant d'un Yann des débuts. En effet, si les personnages de Ruppert et Mulot sont amoraux, ceux de Regnaud et Bravo sont immoraux. Joost Vanlabecke, dont nous suivons les "tribulations" durant l'époque coloniale, a tout d'une vraie crapule. Sa méchanceté, ou plutôt sa cruauté, n'a d'égal que sa cupidité. Il est prêt à tout pour s'enrichir, même à massacrer tous les éléphants d'une de ses connaissances (et ses propres "boys" par la même occasion) afin de récupérer leurs défenses. En une petite trentaine de planches, nous découvrons donc un recensement des pires penchants de la nature humaine, le tout servi sur un ton et un rythme implacables. Une fort agréable lecture.
A+

lundi, juillet 03, 2006

dimanche, juillet 02, 2006

Xeroxed (IX): KEVIN HUIZENGA

(désolé... pas d'images à cause d'un problème avec mon blogger... mais quelques illustrations sont disponibles via les liens...)

1.1 Biographie de Kevin Huizenga

Kevin Huizenga est né en 1977 dans les environs de Chicago et a grandi à South Holland dans l’Illinois.

Ces dernières années, Kevin Huizenga a édité son travail sous la forme de mini-comics. Il a écrit, dessiné, photocopié et agrafé près de 25 éditions à ce jour.
THE COMICS JOURNAL l’a nommé « Minimalism Cartoonist » de l’année 2001. Il a aussi été nominé pour deux IGNATZ AWARDS dans les catégories « jeune talent le plus prometteur » et « mini-comic le plus remarquable ». En 2003, Kevin Huizenga concourt pour une nouvelle nomination mais cette fois-ci dans la catégorie « meilleure histoire courte » (Green Tea) et pour les EISNER AWARDS.

Le prestigieux éditeur alternatif canadien Drawn & Quarterly réédite sous la forme de petits albums (Or Else) les diverses histoires courtes qu’il avait précédemment autoéditées. Les maisons d’édition Vertige (France) et Coconino (Italie) ont publier le premier volume de Ganges dans la collection Ignatz et nous annonce un recueil des meilleurs récits de ce même personnage pour 2006 (sous le titre Malédictions).

Kevin Huizenga vit et travaille aujourd’hui à Saint-Louis.
Son site internet : www.usscatastrophe.com/kh/



1.2 Entretien avec KEVIN HUIZENGA

Nicolas – Quand avez-vous créé le personnage de Glenn Ganges ? Pensiez-vous alors en faire un personnage récurrent ?

Kevin Huizenga – Je pense que la première histoire que j’ai dessinée avec le personnage de Glenn Ganges date de 1999. A l’époque, je n’envisageais pas qu’il soit récurrent mais à chaque fois que j’entamais une nouvelle histoire, je me disais : « Glenn Ganges trouverait bien sa place ici ».
Le nom de Glenn Ganges trouve son origine dans un panneau de sortie d’autoroute que je croisais souvent en roulant quand j’habitais dans le Michigan. Si vous empruntez cette sortie, vous avez le choix entre deux routes ; l’une mène à Glenn, l’autre à Ganges.

N.- J’ai le sentiment qu’on retrouve dans les récits de Glenn Ganges ce rapport de deux routes opposées qui coexistent pourtant. Certaines parties du récit sont très poétiques (séquences muettes et impressionnistes) tandis que d’autres sont très informatives voire scientifiques. Dans The Moon Rose/The Sunset, on assiste à un véritable cours sur les phénomènes atmosphériques entrecoupés de moments plus contemplatifs. Est-ce une manière de présenter le rapport entre la Foi et la Science?

Kevin Huizenga – Je n’avais jamais fait le rapport jusqu’à présent entre le nom de Glenn Ganges et cette idée de deux directions – c’est une bonne question.Je ne veux pas explorer dans mon travail quelque chose comme « la Foi contre la Science » même si mes récits peuvent donner cette impression. Ces derniers mettent parfois en scène des scientifiques et des hommes de foi et ces personnages semblent être en conflit (comme dans The Moon Rose au sujet de l’explication du phénomène de la pleine lune rouge). Je ne m’intéresse pas à un système qui se base sur le principe du « soit une solution soit l’autre » ou même celui considérant « les deux solutions comme valables ».
Nous avons ce genre de discussions aujourd’hui aux Etats-Unis car quelques conservateurs religieux tentent de se battre contre les cours de biologie concernant l’évolution dans nos écoles. Ce qui m’intéresse, c’est d’aborder une présentation visuelle dense de l’information. Que cette information soit de type religieuse, poétique ou scientifique ne me préoccupe pas. J’essaie principalement de raconter une histoire intéressante et ensuite, parce que c’est une bande dessinée, je veux que mes dessins soient complexes et suggèrent la complexité de la réalité. J’aime les diagrammes.
Ce qui m’intéresse dans un deuxième temps, c’est d’introduire cette information dans un récit avec des personnages. Je dirais que je suis intéressé par des personnages qui se préoccupent de ces questions plus que je ne m’intéresse aux questions elles-mêmes.

N.- Dans votre ouvrage collectif The USS Catastrophe Election 2004, vous prenez pourtant part personnellement à une question politique. L’album a été créé dans le but de lever des fonds pour la campagne de Kerry. Avez-vous ressenti la réélection de Bush comme un véritable échec ?

Kevin Huizenga – Depuis les dernières élections, je suis très cynique et négatif concernant notre politique. Je ne m’y étais jamais vraiment intéressé jusqu’aux élections de 2000 que j’ai suivies sur Internet depuis mon lieu de travail. Après ça, j’ai continué d’y porter de l’attention au travers de blogs, et tout spécialement après que le World Trade Centre soit détruit. Mon approche première était très ouverte. Je lisais aussi bien des auteurs conservateurs que des auteurs plus libéraux. J’ai alors été convaincu que ces derniers étaient plus honnêtes et rationnels. Ces années ont été effroyables. L'escalade jusqu’à la guerre en Irak m’a semblée invraisemblable. Cela m’a démontré à quel point Bush était un homme épouvantable et je me suis retrouvé très investi dans la lutte contre sa réélection. Les élections de 2004 m’ont rendu malade. J’ai cessé de lire et de suivre les actualités. Je me suis senti très abattu face à la politique américaine. J’ai grandi parmi des chrétiens conservateurs pour qui le seul problème politique semblait être l’avortement. Ils votaient pour n’importe quel politicien qui était contre la légalisation de l’avortement et tout ce qu’il pouvait penser d’autre était sans intérêt. S’il était contre l’avortement, il était du même bord. Je pense que beaucoup de ces chrétiens conservateurs se préoccupent essentiellement d’interdire l’avortement et d’empêcher la légalisation des mariages homosexuels et ces préoccupations l’emportent sur des sujets comme la guerre, l’économie ou l’environnement.
C’est de là que provient -selon moi- énormément du soutien pour Bush.

N.- Faites-vous partie des fondateurs de cette association d’auteurs baptisée « USS Catastrophe » ?

Kevin Huizenga – Non, elle a été fondée par Ted May et Warren Craghead. Je l’ai rejointe après mon emménagement à Saint-Louis en 2000. J’ai lancé la boutique « Catastrophe Shop » qui est l’une des composantes du site internet Catastrophe et où l’on vend les mini-comics d’autres artistes. Cela a débuté après que John Porcellino ait fermé son catalogue de distribution de mini-comics baptisé « Spit and a Half ». Un vide s’était créé et il devenait difficile d’acheter ces ouvrages autoédités. Actuellement, il y a plusieurs sites qui proposent ce service dont un groupe nommé « Global Hobo ».

N.- Vos mini-comics Or Else sont réédités par Drawn & Quarterly. Comptez-vous malgré tout rester proche du mouvement de l’autoédition ?

Kevin Huizenga – J’aime produire mes propres albums et je compte poursuivre cette activité en plus du travail qui est publié chez d’autres éditeurs. Même si dans le petit monde des comics alternatifs nord-américains les éditeurs vous donnent un large contrôle en tant qu’artiste, le caractère informel, la liberté de jouer, d’expérimenter et la maîtrise que l’on a en faisant des mini-comics me manquent souvent.

N.- Quand avez-vous commencé à publier ce type d’albums ?

Kevin Huizenga – Mes amis et moi avons débuté l’autoédition durant nos études secondaires. A cette époque, nous n’avions lu que des comics de super-héros. Je faisais donc déjà de l’autoédition lorsque j’ai découvert les « comics alternatifs ».

N.- Comment êtes-vous passé chez un éditeur comme Drawn & Quarterly ?

Kevin Huizenga – A l’époque où j’ai découvert les « comics alternatifs », je savais que je n’étais pas assez bon. Je n’envisageais même pas être publié un jour par un éditeur. Un jour, Chris Oliveros a lu un de mes mini-comics autoédités et m’a proposé de participer au Drawn & Quarterly Showcase. Je me suis alors dit que je pourrais tenter l’expérience.

N.- Votre travail sur ces quarante planches pour le D&Q Showcase devait ressembler à un vrai défi.

Kevin Huizenga – Oui, ce fut un défi. Mais heureusement, j’avais eu à l’époque des lectures sur de nombreux sujets qui semblaient tous s'accorder les uns aux autres. J’ai donc conçu un trio d’histoires à partir de ces sujets : la planification d’une naissance en région suburbaine, les espèces exotiques en Amérique du Nord, les Enfants Perdus du Soudan et les contes folkloriques. Je suis assez content de la tournure qu’a prise ce projet.
Anders Nilsen aurait dû participer aussi à cet album mais son histoire est devenue trop longue pour y être finalement incluse.

N.- Votre entrée dans le catalogue de Drawn & Quarterly vous permet-il de vivre de vos récits ?

Kevin Huizenga – Non. D’après ce que j’ai pu comprendre, il est quasi impossible de vivre de cela uniquement. Même pour les dessinateurs nord-américains les plus connus. Je suis publié par Drawn & Quarterly et certains de mes albums paraissent en Europe mais cela ne permettra pas d’en vivre. Je n’ai plus d’emploi pour le moment (je travaillais 30 heures par semaine comme designer graphique pour un musée des sciences). Cependant, ma femme et moi parvenons quand même à nous en sortir.
Cela fait sept mois que je suis mon « propre employé ».

N.- Cinq de vos récits vont être traduits en français dans l’album Malédictions. Comment s’est opérée la sélection des histoires qui le composent ?

Kevin Huizenga – J’ai sélectionné ces récits en accord avec les éditeurs (Vertige et Coconino). Malédictions reprend les trois histoires du Drawn & Quarterly Showcase, l’histoire du Kramers Ergot et celle baptisée Green Tea.

N.- Cette dernière fait partie d’une anthologie de nouvelles d’horreur adaptées en bandes dessinées. C’est l’éditeur qui vous a imposé le récit à adapter ?

Kevin Huizenga – J’ai choisi ce récit. J’ai lu quelques nouvelles et Green Tea est le récit que j’ai préféré. C’est une histoire extraordinaire et j’ai pris beaucoup de plaisir à l’adapter.

N.- Pourquoi avez-vous introduit le personnage de Glenn Ganges dans votre adaptation ?

Kevin Huizenga – Je voulais que Glenn encadre le récit afin que ce dernier soit considéré comme une « histoire de Glenn » et puisse un jour être repris dans un recueil des aventures de Glenn Ganges. De plus, les récits de fantômes de l’époque victorienne sont souvent encadrés par un narrateur qui évoque une histoire qui lui a été rapportée. Il y a un narrateur dans le narrateur un peu comme dans les fameuses poupées russes. Cela m’intéressait et j’ai voulu ajouter mon cadre personnel.

N.- Dans le récit Jeepers Jacobs (repris de l’anthologie Kramers Ergot #5), vos planches sont souvent découpées en quatre bandes horizontales d’une hauteur égale. Pour quelle raison avez-vous choisi ce découpage particulier ?

Kevin Huizenga – Ce système de bandes est semblable à celui utilisé dans des albums comme ceux de Tintin ou d’autres ouvrages du même type. Je préfère le système de quatre bandes à celui de trois car on peut y introduire plus d’éléments par planche.

N.- Les albums de Tintin ont une influence directe sur votre approche du découpage ?

Kevin Huizenga – Tintin au Tibet est le seul album que j’ai lu avec attention. J’ai copié quelques cases de plusieurs albums dans mes carnets de croquis comme exercice. Malheureusement, je n’ai pas lu grand-chose d’autre même si je pense souvent à m’asseoir un jour et tous les découvrir enfin.
Je mentionnais Tintin uniquement pour donner l’exemple d’une autre bande dessinée avec quatre bandes égales. Cela dit, je suis intéressé par Tintin et d’autres séries européennes qui utilisent la ligne claire comme style narratif. J’en ai lu très peu car, d’une manière étrange, je crains d’être trop influencé par elles. Je veux être influencé par elles mais juste en jetant un coup d’œil et imaginer ensuite ce qu’elles renferment. J’ai ce même rapport face aux comics des journaux américains. J’aime les survoler et imaginer dessiner mes récits dans le même style mais lorsqu’il s’agit de les lire plus attentivement, je ne trouve pas le temps car je dois travailler sur mes propres planches.

N.- De nombreux auteurs alternatifs nord-américains semblent redécouvrir les auteurs classiques de strips pour journaux. Comment avez-vous approché leurs oeuvres ?

Kevin Huizenga – Lorsque j’étais adolescent, je lisais une revue baptisée Destroy All Comics. On y retrouvait parfois de vieux strips et ceux-ci ont attiré mon attention. A l’université, j’ai acheté le Smithsonian Book of Newspaper Strips et cela a été une véritable source d’inspiration. J’ai aussi eu la chance de vivre près d’une bibliothèque qui possédait une très bonne collection de livres qui reprenaient de vieux comics mais je ne m’y suis intéressé qu’à partir de l’université.
A l’inverse de quelques dessinateurs que je connais, je ne parcours pas E-bay ni les marchés aux puces dans le but de trouver quelques coupures de journaux. Je ne sombre pas dans l’obsession lorsqu’il s’agit de collection.Lors de mes premiers pas pour comprendre comment dessiner des comics, des strips comme Mutt and Jeff, Thimble Theater, Little Orphan Annie, Baron Bean ou Gasoline Alley m’attiraient beaucoup car j’y voyais le « jargon » de la bande dessinée dans leur façon de présenter les personnages et l’action.

N.- L’action est très présente dans vos histoires courtes baptisée Fight or Run (avec le personnage de Chopper). Elles se composent de longues séquences de combat où vous jouez avec les déformations et une approche épurée. Ces récits sont des terrains de jeux entre deux « présentations visuelles denses de l’information »?

Kevin Huizenga – Oui. Ces comics sont le résultat de diverses idées. J’ai essayé de me pousser à travailler sur des récits qui ne demandent pas beaucoup de recherches ou de préparation. Aussi j’aimerais créer des « jeux » pour la Bande Dessinée, avec leurs règles et leurs paramètres définis, des comics que d’autres pourraient dessiner aussi s’ils en ont envie.
Fight or Run était le premier de ces récits. C’était aussi le résultat d’une réflexion sur la violence dans les comics et d’une recherche sur la façon de montrer des combats ou de la violence mais sous la forme de dessins abstraits – et donc de manière moins violente.

N.- A l’opposé des ces séquences d’action, on peut découvrir des listes interminables de mots et de noms dans vos livrets photocopiés (comme Untitled KH Book 4). A quoi correspondent-elles ?

Kevin Huizenga – Ces listes sont des idées de titres pour différents projets que je tentais de baptiser. Les pages reprises dans Untitled ont été écrites sur plusieurs années. Je n’ai pas écrit tout cela d’affilée.

N.- Quels sont vos nouveaux projets ?

Kevin Huizenga – Or Else #4 et Ganges #2. Un autre recueil d’histoires courtes devrait aussi paraître en Europe et chez Drawn & Quarterly en 2006. Je travaille aussi sur divers livrets photocopiés et autoédités dont l’un est mon journal de lecture.

(entretien réalisé par courrier électronique entre octobre 2005 et décembre 2005 - traduit de l’anglais (américain) par Nicolas Verstappen avec l’assistance de Sandra Renson - © 2005 Kevin Huizenga & Nicolas Verstappen)



1.3 Bibliographie de KEVIN HUIZENGA (non exhaustive – titres en anglais)

Albums

- Supermonster #1-14, autoédités, 1993-2001.
- Or Else #1 (G.G.), Drawn & Quarterly, octobre 2004.
- Or Else #2: Gloriana (G.G.), Drawn & Quarterly, mars 2005.

Récits publiés dans des anthologies

- Impossible Magazine #1 & 3.
- “Green Tea” (G.G.) in: Orchid, Sparklug Comic Books, 2002.
- “With my Dear” in: Bogus Dead, Jerome Gaynor, 2002.
- “Lost”, “28th Street”, “The Curse” (G.G.) in: Drawn & Quarterly Showcase book one, Drawn & Quartely, 2003.
- “Jeepers Jacobs” (G.G.) in: Kramers Ergort #5, Gingko Press, 2004.

Carnets de croquis (autoédités)

- Sermons, notes+sketches made while at church, KH book #1, 2002.
- The Feathered Ogre, designs+sketches, KH book #2, 2003.
- The All-American USS Catastrophe Election 2004 Treasury.
- Untitled, KH book #4, janvier 2005.



2.1 Le blog de la Bulle d'Or

La Bulle d'Or a désormais son propre blog pour présenter les produits de la boutique, les sorties "mainstream" et autres: La Bulle d'Or & Multi BD

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