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lundi, décembre 19, 2005

Totem (III): JOANN SFAR

Un conte de Noël

Voici pour les fêtes une relecture du texte de Charles Dickens. Et un joyeux Noël à tous!

1. Le Fantôme de Noël passé : Entretien avec Joann Sfar

Nicolas - Lors de la création de l’univers des Donjons, est-ce que l’idée de mettre en scène des personnages à têtes animales est venue spontanément ?

Joann Sfar – Oui. Mais il ne s’agissait pas vraiment d’animaux dans notre esprit. Nous voyions plutôt ça comme des rencontres géométries/monstres/animaux. L’idée est de présenter au lecteur un univers multi-ethnique dans lequel on n’a pas spontanément envie de s’identifier à un groupe plutôt qu’à l’autre : « tout le monde sont des monstres ».

N. – Aviez-vous réfléchi aux possibilités ou aux limites que pouvaient induire ce genre ?

Joann Sfar – Oui. Aucune limite thématique car les physiques animaliers permettent de faire passer de l’ultra violence qui pourrait mettre mal à l’aise dans un autre traitement. Une limite nerveuse : quand j’ai dessiné des lapins pendant quarante six pages, j’ai hâte de faire des humains !!!

N. – Le choix de prendre des lapins plutôt que des canards ou l’inverse a-t-il une motivation particulière ? On met par exemple plus facilement une tête de berger allemand à une personnage de policier ou de détective. Etait-ce la cas ici ?

Joann Sfar – Sans doute.

N. – Des œuvres comme Maus ou Fritz the Cat ont-elles marqué votre parcours d’auteur ou même de simple lecteur ?

Joann Sfar – Oui. Crumb, surtout, a été très important dans mon parcours. Fred, aussi, et la façon qu’il a de faire dialoguer des créatures improbables. En fait, Lewis est dans l’animalier, moi, je serais plutôt dans l ‘élémentaire : tel personnage est-il en bois, en pierre, en feu, c’est essentiel pour moi. J’aime Kirby et Bachelard. C’est à eux que je dois ça.

N. – Votre affection pour les contes expliquerait-elle votre goût pour les personnages animaliers comme Noyé, le poisson (1), Le chat du rabbin ou Socrate le demi-chien ?

Joann Sfar – Là, il s’agit vraiment d’une mystique de l’animal de compagnie. J’aime cette image totémique de l’animal de compagnie car le sens qu’elle véhicule est très ambivalent. Cela fait aussi penser au Daïmon de Socrate.

N. – Petit Vampire se transforme en rat dans son quatrième album et le rabbin devient un chat le temps d’un rêve dans la Bar-Mitsva. Partagés entre des corps animaux et humains, de nombreux personnages semblent naviguer entre plusieurs formes. Cela prend-il un sens particulier pour vous?

Joann Sfar- Oui. On revêt une forme animale lorsqu’on est exclu de la parole des hommes. Soit parce qu’on ne vous écoute pas. Soit parce qu’on n’accorde pas à votre parole la qualité d’une parole adulte. Cela renvoie à des traumatismes enfantins assez répandus malheureusement.

N. – Y a-t-il quelques créatures fétiches issues de votre propre panthéon et qui trouvent leur place dans les Donjons (comme la chauve-souris par exemple) ?

Joann Sfar- Lewis fait plutôt les animaux et moi plutôt les monstres. Non, en fait, on aime les monstres tous les deux. Chaque personnage de Donjon a vraiment été pensé graphiquement par nous deux. On arrive à un syncrétisme assez étonnant dans ce domaine. Nos créatures ne sont ni du panthéon de Lewis ni du mien. Elles sont du Donjon et le Donjon nous dépasse. C’est dit de manière grotesque mais c’est vrai. Il y a une identité propre et assez incontournable née du contact entre Lewis et moi.

N. – Dans des albums comme Petit Vampire fait du kung-fu , Le chat du rabbin ou les Donjons Crépuscule, on retrouve toute une série de personnages à tête de chat. A quand remonte cette fascination pour ces félins ?

Joann Sfar- J’ai eu des chats. J’en ai encore un qui est le chat du rabbin et aussi celui de Grand Vampire. J’adore le dessin d’après nature et les dessins animaliers sont mes favoris. Comme j’ai un chat sous la main, je le dessine tout le temps. Si j’avais un cheval, je ferais des chevaux. Et le caractère chat me plaît. Le mien est très collant et miaule nuit et jour avec une voix de porte qui grince. C’est un oriental, on s’entend bien.

N. – Avez-vous d’autres projets avec des personnages animaliers ou à visages animaliers à venir ?

Joann Sfar- Un cheval, avec Marjane Satrapi. Mais pas tout de suite.

(1) Noyé, le poisson, L'Association, collection Patte de Mouche, 1998.

(entretien réalisé via courriers électroniques le dimanche 21 avril 2002 - publié dans le recueil Totem en 2004 - copyright Joann Sfar/Nicolas Verstappen)

2. Le Fantôme du Noël présent : prix de la meilleure publication relative à la Bande Dessinée

Snif, snif... Que d'émotions! Le Xeroxed vient de remporter son premier prix. Le jury était composé de... June. Merci beaucoup l'ami!

3. Le Fantôme du Noël futur : l'espace "alternatif" fait peau neuve

J'en parlais déjà depuis quelques mois et le Fantôme du Noël futur (a.k.a. le "Boss") s'est chargé d'exaucer mon souhait: un nouveau meuble vient de remplacer l'ancienne table (oserais-je dire "l'ancienne table pourrie"?) des nouveautés "alternatives". J'espère que la présentation sera désormais plus claire (en tout cas moi je préfère). Merci le Boss!

Et comme j'ai trouvé une ancienne photo de la partie arrière de la Bulle d'Or sur le site de BrusselsBdTour, voici un petit comparatif visuel. Ceux qui le souhaitent peuvent s'amuser au "jeu des différences". Oui! Bien vu! Il y a cinq ans la porte arrière était légèrement plus ouverte...

Ci-dessus: l'espace "alternatif" -inexistant- d'il y a cinq ans... (copyright BrusselsBdTour)

Ci-dessous (sur la droite); l'espace "alternatif" de la Bulle d'Or aujourd'hui

samedi, novembre 05, 2005

Totem (II): JASON

TOTEM (II): Rencontre et entretien avec Jason

Dans le cadre du Totem, il m'aurait été particulièrement difficile de ne pas évoquer le travail du dessinateur norvégien Jason. Ses récits mettent en scène de nombreux personnages thérianthropes dans des situations souvent drôles et décalées mais surtout empruntes d'une grande sensibilité voire d'une profonde mélancolie. Ses personnages à visage animalier nous plongent dans un univers unique et personnel et nous font voyager par tout le spectre des émotions.
Une autre qualité majeure de son travail réside dans sa maîtrise parfaite du découpage. Son sens de l'ellipse fait mouche à chaque fois tant dans les séquences dramatiques que burlesques.
Son travail est aujourd'hui reconnu à travers le monde et est traduit en de nombreuses langues (notamment en anglais chez le prestigieux éditeur alternatif américain Fantagraphics Books).
Jason est l'auteur chez l'éditeur suisse Atrabile des albums CHHHT!, Le Char de Fer, Mauvais Chemin, Dis-moi quelque chose et Attends... (qui reste pour moi l'un des albums les plus marquants de ces dix dernières années). Chez Carabas, Jason a publié Je vais te montrer quelque chose, son premier album grand format cartonné et superbement mis en couleurs par Hubert. Son nouvel album paraît chez le même éditeur ce mois-ci, il s'intitule: Hemingway.

Attends... de Jason adapté au théâtre

Pour le site internet de Jason: ici
Pour le très bon entretien avec Jason mené par l'ami Fred: ici

1. Rencontre avec Jason

Jason nous fait le plaisir de venir dédicacer Hemingway (et non pas Demain, peut-être comme indiqué sur la couverture ci-dessous) à la Bulle d'Or (Bruxelles) le samedi 26 novembre entre 15h. et 18h. Pour s'inscrire, rien de plus facile: envoyez-moi un mail ici.

copyright: Jason/Carabas-2005


Au passage, un grand merci à la responsable des événements Carabas pour son excellent travail.

2. Entretien avec Jason

Voici l'entretien publié dans le Totem. De nouvelles questions (et de nouvelles réponses) seront bientôt disponibles sur ce blog.

Nicolas - Dans un article consacré à la bande dessinée scandinave (1), j’ai pu lire que les bandes dessinées de Donald Duck était un véritable best-seller en Norvège.

Jason - Oui, tout à fait.

N.- Il y a des clubs de « donaldistes » et même un ouvrage qui leur est consacré. Donald a-t-il une si forte importance dans la culture norvégienne ?

Jason - Oui. Donald est encore très populaire maintenant. Sa revue hebdomadaire se vend à des quantités incroyables. C’est un tirage d’à peu près 250 mille exemplaires par semaine. Presque tout le monde lit Donald Duck durant son enfance.

N.- Est-ce que ce phénomène a un lien avec ton propre travail ?

Jason - Non. Je n’ai jamais vraiment lu les Donald Duck lorsque j’étais enfant même si tous les autres le faisaient. J’ai une sœur aînée qui lisait des bandes dessinées de western. Le titre anglais de ces albums était The Silver Arrow. C’était un homme blanc vivant parmi les indiens. L’histoire n’était pas très bonne mais elle me fascinait totalement.

N.- Tu m’as aussi dit qu’enfant tu lisais beaucoup d’aventures de super héros comme Batman (2) ou Spiderman.

Jason - Oui, je les ai découverts dans cet ordre. D’abord Silver Arrow, puis Batman puis Spiderman.

N.- Dans ton ex-libris pour notre librairie, c’est le « spider-sense » qui fait fuir ton personnage ?

Jason – Non, là c’est plutôt un code emprunté aux albums de Tintin.

N.- Ces derniers t’ont fort influencé ?

Jason - En fait, les albums de Tintin étaient beaucoup plus importants pour moi que les super héros. Je regarde ces derniers avec nostalgie mais Hergé a une influence plus marquante.

N.- Ainsi que Lewis Trondheim ?

Jason – Oui, il est aussi une influence importante. J’ai commencé à dessiner des personnages animaliers et j’ai ensuite découvert son travail. Pour moi, il m’a vraiment montré comment raconter des histoires avec des animaux. Son type de récit et son style de dessin m’ont fort attiré. Des dessins plus réalistes comme Canardo ne m’intéressent pas autant. Découvrir Trondheim et Fabio fut quelque chose d’important pour moi.

N.- Est-ce que le dessin animalier est fort ancré dans la tradition norvégienne ? On retrouve de nombreuses représentations d’hommes à têtes d’ours (berserk) ou à têtes de loup dans les artefacts vikings.

Jason – Non, pas tellement. C’est vrai que des animaux comme les ours et les renards ont une certaine importance mais plutôt dans l’imagerie des contes de fées norvégiens. J’aurais assez difficile de dire si ces derniers m’ont influencé. Je pense que des personnages de bande dessinée ont eu plus d’impact sur moi.

N.- A quel moment t’es-tu orienté vers des personnages à visages animaliers ?

Jason - Le premier album que j’ai fait était dans un style très différent de mon style actuel. Il était dessiné de manière très réaliste. Puis, avec la parution de ma propre revue (Mjau Mjau), j’ai tenté d’expérimenter de nouveaux styles. J’en suis arrivé à dessiner des personnages à visages animaliers plus proches du cartoon. Ça m’a plu. C’était aussi plus facile et je pouvais dessiner plus vite. Je pense que c’est pour cela que je me suis orienté dans cette direction.

N.- Cette facilité que t’offrait ce style est-elle liée au fait que tu improvises tes histoires au fil du dessin ? La rapidité d’exécution te permet de suivre plus facilement le cours de tes idées ?

Jason - Je ne pense pas que ce soit la raison principale. Pour moi, les dessins ont la même importance que les mots. Je dois donc les aborder simultanément ; je ne sais pas écrire le scénario avant de commencer à dessiner.

N.- Est-ce que tu transposes ces visages animaliers dans la réalité ? Est-ce que tu croises les gens dans la rue en te disant : « Celui-ci serait plutôt un oiseau et celle-là un lapin » ?

Jason - Non. C’est juste au niveau de mes dessins. Je ne perçois pas ces « qualités » animalières dans les personnes qui m’entourent. C’est au hasard que j’attribue tel ou tel visage à un personnage.

N.- Mais dans une enquête policière (3), tu as attribué un visage de chien à un détective.

Jason - Oui, là c’était effectivement calculé. Mais c’est aussi l’exception.

N.- Tu te donnerais quel visage ?

Jason - Celui d’un chat, je pense. Je n’ai pas d’animal de compagnie mais je préfère les chats. Par contre, je n’aime pas les chiens. Les chats sont plus « indépendants », c’est ce que j’aime chez eux.

N.- Dans son entretien (4), Joann Sfar parle de l’exclusion à la parole des hommes qui provoque le besoin de revêtir une forme animale. C’est quelque chose que tu partages ?

Jason - Je trouve l’idée très intéressante mais je ne l’ai jamais vraiment approfondie.

N.- Tu considères que les personnages à visages animaliers créent une identification plus forte pour le lecteur ?

Jason - Oui, totalement. Je pense que c’est pour cette raison que des personnages comme Donald Duck ou Mickey Mouse sont si populaires. C’est si facile pour le lecteur de s’identifier à eux. Les personnages animaliers sont universels. C’est ce qui est à la base de leur popularité.

Illustration reprise comme quatrième de couverture pour un Mjau Mjau - copyright: Jason

N.- Penses-tu que le lecteur accepte plus de choses lorsque les personnages sont animaliers ? Dans Chhht ! , une météorite s’écrase sur ton personnage principal. Dans Attends…, un ptéranodon s’empare du cerf-volant. Ce sont des séquences que le lecteur continue d’accepter car il peut se dire : « C’est normal, de toutes façons, ils ont bien des têtes d’animaux ! ». Cela n’offre-t-il pas plus de liberté à ta narration ?

Jason - Oui, sans doute. Tu te retrouves avec des animaux qui parlent et se comportent comme des êtres humains. Si tu acceptes ça, tu acceptes plus facilement le reste aussi.

N.- Cette utilisation de personnages animaliers permet donc de parler de problèmes « humains » et même de sujets durs parce qu’ils se comportent comme des humains mais avec une narration moins contraignante.

Jason - C’est une chose à laquelle j’ai beaucoup pensé. Je pense que Scott McCloud en parle très bien dans Understanding Comics (5). Moins il y a de signes pour décrire un visage, plus l’identification sera forte. Avec ce genre de dessins très simples, il est plus facile d’aborder des sujets fort variés. Je pense que si tu utilises un style fort réaliste, cela peu distraire l’attention de ton lecteur.

N.- Il risque de faire moins attention au fond ?

Jason - Je pense, oui. C’est ce à quoi il faut faire attention avant même de décider si l’on choisit des personnages animaliers ou humains.

N.- Tu ne crains pas que des lecteurs ne s’intéressent pas à ton travail parce que tu utilises des personnages animaliers ? Qu’ils le jugent « enfantin » et ne s’intéressent pas au fond ?

Jason - Peut-être mais je pense que le lecteur oublie vite qu’il est face à des personnages animaliers. Au bout de quelques pages, il les accepte comme de véritables personnes.

N.- Pourquoi dans tes albums, les personnages hommes et femmes vont par espèce ? Les oiseaux forment des couples ensemble mais ne se mélangent pas avec les chiens. Dans les Donjons Crépuscule (6), les chats et les oiseaux se mélangent pour créer des espèces hybrides. Est-ce quelque chose de culturel ?

Jason – Les mariages mixtes en Norvège ne sont pas courants. Mais le principe de mes albums n’est pas lié au concept des races.

N.- C’est plutôt l’idée de « trouver sa moitié » ou son « âme sœur » que tu exprimes là ?

Jason – Oui, c’est cela. Ce ne sont pas des ethnies que je représente par telle ou telle espèce animale. C’est plus une image du couple qui me semble juste.

N.- Dans ton monde animalier, on retrouve aussi un squelette, un ange et un démon. Si on rassemble le squelette, l’ange, le démon et l’animal, on pourrait reconstituer un être humain complet. L’idée est là ?

Jason – C’est une belle façon d’exprimer la chose mais je ne crois pas. Du moins, je n’en ai pas conscience. Je n’analyse pas mes histoires après les avoir écrites. L’ange et le démon sont des figures qui sont venues d’elles-mêmes.

N.- Elles sont assez proches de l’ange et du démon qui torturent Milou.

Jason – Oui.

N.- Est-ce que tu es plus attiré par des récits avec des personnages animaliers comme Fritz the Cat, Maus, Lapinot,… ? Est-ce que tu les apprécies plus que d’autres à cause de l’aspect animalier ?

Jason – Non, ce qui m’intéresse avant tout c’est d’avoir un bon récit.

N.- Dans Chhht !, qu’est-ce qui est venu en premier : le nid ou l’oiseau ?

Jason – Le personnage de l’oiseau est venu en premier. Je voulais qu’il soit d’abord fort proche de l’oiseau puis qu’il se retrouve dans une toute autre situation. L’idée de « changer » est importante. Toute cette histoire parle principalement de cela.

N.- Comme quelque chose d’initiatique ?

Jason – Oui. Je voulais qu’il commence son aventure hors de la ville puis qu’à la fin de l’histoire il veuille en sortir et retrouver ses racines.

N.- Est-ce qu’il y a un rapprochement à faire avec ta propre vie ? Après la France, tu t’installes à Liège puis à Bruxelles et bientôt à Paris mais entre chaque voyage tu retournes en Norvège.

Jason – Non, pas tellement. J’ai écrit cette histoire il y a trois ans et cela ne fait qu’un an que je voyage autant. C’est une coïncidence.

N.- J’ai le sentiment que dans tes albums les animaux représentent des hommes qui ne sont jamais à leur place. Dans le Comix 2000 (7), ton personnage errant se réveille dans une maison alors qu’il s’était endormi à la belle étoile. Dans Chhht !, tes oiseaux ont besoin d’une flûte pour chanter et d’un avion pour voler. Ton univers est toujours décalé.

Jason - Oui. Je pense que le modèle de vie qui nous est inculqué est basé sur la réussite et le salaire. Dans ce système, je n’ai jamais trouvé de travail qui me convenait. Par contre, en tant qu’artiste, on se retrouve en dehors de ce système. Quelque part, on a un regard différent sur cette société.

N.- Chhht ! présente une sorte de condition de l’artiste ?

Jason – Je pense plutôt qu’Attends… et Chhht ! parlent de l’idée de « grandir », de continuer plus avant. Le voyage fait partie de ça. Avec une certaine distance, il est plus facile de regarder ce qu’il y avait derrière nous. A cet instant, tu as le choix de revenir en arrière. Tu as le choix de continuer ou de retourner et c’est une partie importante de la croissance. Enfin, je ne sais pas trop ce que je suis en train de te dire maintenant. (Rires) (8).

(1) VAINIO, Pasi, "Lettre de Scandinavie (2) : Norvège, Islande et Danemark" in : Les Cahiers de la Bande Dessinée, n°64, juillet-août 1985. Jason m’a signalé que pour le reste, l’article n’était plus d’actualité car la Norvège est devenue en dix ans l’un des nouveaux pôles de la bande dessinée scandinave.
(2) Voir Attends... planche 13. Les vingt premières planches de l’album sont toutes autobiographiques à une ou deux exceptions.
(3) JASON, "Jernvognen" (partie 1), in : Mjau Mjau n°11, Jippi Forlag, 2001.
(4) Cet entretien sera bientôt disponible sur ce blog.
(5) McCLOUD, Scott, Understanding Comics: the invisible Art, Paradox Press, 1993. Version française éditée par Vertige Graphic sous le titre L’Art Invisible (1999).
(6) Les Donjons sont scénarisés par Joann Sfar et Lewis Trondheim et illustrés par eux ou de nombreux invités (Manu Larcenet, Christophe Blain...). Ils se déclinent en cinq séries (Potron-minet, Zénith, Crépuscule, Parade et Monster) et quelques bonus dans la collection Humour de Rire chez Delcourt.
(7) Le Comix 2000 est un album hors-collection de l’Association qui regroupe 324 auteurs de 29 pays sur 2000 pages muettes en noir et blanc, 1999.
(8) Nous n’en étions effectivement plus à notre premier verre…

(Entretien réalisé avec Jason le vendredi 27 avril 2002 à Bruxelles autour de quelques bonnes bières belges du Bier Circus - traduit de l’anglais - publié dans le recueil Totem en 2004 - copyright Jason/Nicolas Verstappen)

dimanche, octobre 23, 2005

Totem (I): FABIO

TOTEM (I): entretien avec Fabio (Viscogliosi)

Dans le cadre du Totem, je me consacre à l'étude particulière des personnages thérianthropes, c'est-à-dire ayant une forme humaine mais un visage animalier comme le Minotaure, les personnages de Donjon ou de Maus. Ces personnages se déplacent donc sur deux jambes et non sur quatre pattes; ils portent généralement des vêtements (à ne pas confondre donc avec le caniche accoutré d'un anorak par ma voisine et qui se déplace à quatre pattes ou en sac à main)... Pour une analyse plus globale de la Bande Dessinée animalière, il existe l'ouvrage Animaux en Cases dirigé par Thierry Groensteen (Futuropolis - 1987).
L'idée de cette réflexion m'est venue après la lecture du Maus de Spiegelman et du problème posé par l'utilisation de personnages thérianthropes dans ce roman graphique. En effet, cette utilisation a créé une forme de confusion dans l'esprit de nombreux lecteurs. Les personnages animaliers sont souvent associés à la fable (cf. Roman de Renard) et pour beaucoup Maus était donc forcément une fiction (au point que l'album se retrouva un jour en compétition dans cette catégorie). Aujourd'hui encore, j'entends souvent des clients de passage résumer l'album à leurs amis en disant: "c'est l'histoire incroyable de souris poursuivies par des chats nazis". Et moi qui croyais que c'était l'histoire du père d'Art Spiegelman!
L'utilisation de personnages animaliers permet une plus grande identification mais pose aussi un certain nombre de limites. Dans Maus, cette limitation tient particulièrement de la représentation des nationalités. Les Allemands (nazis ou pas) sont des chats mais tous les Allemands ne sont pas forcément les "prédateurs" des Juifs/souris. Et que dire des Juifs allemands qui sont représentés comme des souris même s'ils se sentaient très certainement allemands? Il y a une perte de nuance dans ce système. Spiegelman veut présenter les Français sous l'apparence de grenouilles à cause de siècles d'anti-sémitisme et de l'affaire Dreyfus. Il y a eu des Français dans la Résistance tout comme des Polonais. Ces derniers méritent-ils d'être tous dépeints comme des cochons? Mon intérêt pour ce sujet m'a donc poussé à en savoir plus sur les personnages thérianthropes en Bande Dessinée. Je publie ici mon entretien avec Fabio qui est centré sur ce thème.
Fabio est l'auteur de nombreux albums parus au Seuil (Dans l'Espace, Le Pacha avec Blutch, L'Oeil du Chat, Morte Saison pour les Poisson, Du Plomb dans l'Aile), chez Cornélius (Roulette, La Basse-Cour) et à l'Association (Au Coeur du Monde). Il est aussi auteur, compositeur et interprète (Spazio).

Copyright: Fabio/L'Association

Nicolas - A quand remontent vos premiers travaux reprenant des personnages à visages animaliers ?

Fabio - Je dessine des personnages animaliers depuis mon enfance, époque où je m'évertuais à copier les personnages de Disney. Assez vite je me suis aperçu que c'était ce qui me convenait le mieux, et me permettait de fuir le naturalisme et me rapprocher du burlesque, pantomime, théâtre d'ombre, comme si les personnages portaient des masques.

N. - Y a-t-il un rapport à établir entre vos histoires muettes du "Chat Noir" et les histoires sans paroles du journal "Le Chat Noir" (1882-1895) ?

Fabio - Non, c'est un hasard, peut-être heureux... l'idée de ce personnage était de créer un chat, noir donc, qui ne porte malheur qu'à lui-même : l'illumination à travers l'échec, une manière de chemin de croix, mais sans morale.

N. - A-t-il été difficile de faire accepter vos projets animaliers auprès des éditeurs (Seuil, L'Association, Cornélius,...)? Votre alph-art coup de coeur vous a-t-il aidé dans ce sens ?

Fabio - Oui et non. Dans les années 80 (on remonte le temps) les éditeurs d'alors ne voulaient pas éditer de bandes muettes, noir et blanc, petits formats (je ne pense pas que le problème était les personnages animaliers) (si tout le monde avait été impressionné par Maus, il apparaissait encore comme une exception). A cette époque j'ai rencontré les gens qui devaient créer l'Association dans le fanzine Réciproquement… Lorsqu'ils ont lancé l'Association, ils m'ont proposé de me publier et j'ai dessiné la patte de mouche Au coeur du monde en 1991. Par la suite le Seuil m'a ouvert sa porte (!) et j'ai eu toute la liberté de faire ce que je voulais, également parce qu'il ne s'agissait pas d'un éditeur "classique" de bande dessinée, ce qui m'intéressait.

N. - Jason m'a dit avoir été influencé par la manière dont Lewis Trondheim et vous mettez en scène les personnages animaliers. Avez-vous subi de telles influences ?

Fabio - Mes influences animalières ne viennent pas nécessairement de la bande dessinée. En vrac : le Pinocchio adapté au cinéma par Comencini, le roman de renard, Saul Steinberg et dans la bande dessinée : Copi, Schulz, Disney / Barks...

N. - Le Chat Noir est un personnage qui est continuellement sur la voie de l'initiation. Tout son charme (pour moi) c'est qu'il semble ne jamais apprendre ou qu'il apprend mais toujours trop tard. Cette figure de l'initiation est importante pour vous ?

Fabio - Certainement, même si cela est un peu démodé. L'initiation décalée, toujours avec un temps de retard (on revient à Pinocchio). J'ai du mal à imaginer un livre autrement que comme un parcours, et donc une initiation. Mais jamais moralisatrice. J'essaie de mettre en évidence des paradoxes et des contradictions.

N. - Le Chat Noir est une sorte de signe à l'état pur, presque une calligraphie (il me fait penser aux dessins que Franquin réalisait à partir de ses signatures). A quoi tient cette simplification, à une volonté d'identification ?

Fabio - Au départ mon idée était de faire du dessin un signe et de l'écriture un dessin. Cela m'a amené à des partis pris radicaux, par exemple enlever la perspective, ne pas utiliser la case comme un cube en 3 dimensions, mais plutôt utiliser les bandes comme des lignes d'écriture; d'où le mutisme des personnages qui s'expriment d'abord avec leur corps : signes, silhouettes et réactions en cascades.

Copyright: Fabio/Cornélius

N. - Pour quelle raison Roulette n'est-elle pas aussi épurée ?

Fabio - Roulette est une bande dessinée pastorale (1). Après mes années radicales, j'avais envie d'un dessin plus en nuance qui me fasse sentir le vent dans les arbres et les regards dérobés.

N. - Par contre, Roulette et le Chat Noir sont tous deux taciturnes. Pourquoi ce mutisme chez vos personnages principaux ?

Fabio - Je m'en suis aperçu au fil du temps. Il y aurait beaucoup à dire sur le mutisme (deux de mes modèles, Buster Keaton et Harpo Marx ne parlent pas beaucoup), disons que je préfère ce qui est suggéré, et puis ce sont des personnages qui cherchent leur place dans le monde, dans le paysage, ils n'ont pas encore tous les outils pour s'exprimer. D'une manière générale, je n'aime pas ce qui est bavard, y compris dans les romans ou la musique.

N. - La séquence du rêve dans le deuxième numéro de Roulette est inspirée d'un des vôtres ou est-elle écrite spécifiquement pour le personnage ?

Fabio - La séquence est intitulée Rêve, mais il s'agit plus d'un fantasme. J'ai toujours été fasciné par les histoires où les personnages se dédoublent et avec eux le sens de l'histoire. Les rêveries et les fantasmes sont le moteur de la plupart de mes histoires.

N. - Chez David B. et Zograf, ce rapport entre rêves et personnages animaliers est aussi présent. Pensez-vous que ce type de personnages ait une place primordiale dans notre inconscient ?

Fabio - Pour ma part, je ne crois pas que ce soit les personnages mais plutôt les idées et les comportements qu'ils véhiculent. J'aime imaginer mes personnages comme des sensations.

N. - Le jeu avec des visages animaliers permet de très beaux effets comme la séquence au coin du feu dans le Roulette numéro 2 (inversion des têtes de canard et de lapin). Pensez-vous que vous seriez arrivé à ce genre d'effets si vos personnages avaient été de simples humains ? A quel point, ces figures animalières influent-elles sur votre récit ?

Fabio - Au fil du temps, j'ai constitué une galerie de personnages que j'utilise comme des acteurs provoquant à leur tour des histoires ou des actions. Chaque personnage possède un masque, une expression, qui oriente ses réactions et me suggère des idées d'histoires. Mais je pense que les personnages de bande dessinée qui "fonctionnent", ont l'air de porter des masques: qui de Charly Brown ou Snoopy est l'humain ou l'animal. Une de mes séquences préférées des Peanuts est celle où Charly Brown porte un sac en papier sur la tête avec deux trous pour les yeux, comme le faisait souvent Steinberg lorsqu'il était photographié.

N. - Dans les Roulette, le personnage du renard est assez fourbe. Choisissez-vous les animaux en fonction de leur caractère ?

Fabio - Non, d'une histoire à l'autre ils peuvent avoir un caractère différent, j'essaie d'éviter les à priori que l'on a sur tel ou tel animal. J'avais dessiné une histoire intitulée Fiasco (2) dans laquelle un renard est naïf et paumé. J'aime aussi que les personnages aient un côté hybride et ne soient pas clairement identifiables.

N. - Les personnages humains ne sont pas exclus de l'univers du "Chat Noir". Est-ce pour éviter toute forme de cloisonnement, de restriction ?

Fabio - Dans l'Oeil du Chat (3), j'ai en effet utilisé deux personnages humains, mais comme le faisait remarquer Luigi Malerba, il s'agit plus d'archétypes que de personnages réalistes. je n'y aurais plus recours aujourd'hui. En revanche, j'ai l'impression que le corps de mes personnages s'humanise de plus en plus...

N. - Les personnages animaliers ne vous permettent-ils pas d'imposer une autre temporalité ? Le lecteur n'a pas les mêmes attentes face à un univers qui se présente en décalage.

Fabio - En effet

N. - Dans Le Pacha (4), avez-vous laissé carte blanche à Blutch pour les illustrations ou avez-vous participé à leur élaboration ? L'apparition de Donald Duck est-elle à mettre à votre compte ?

Fabio - Nous avons essayé de faire en sorte que les dessins ne soient pas des illustrations, mais prolongent le texte. Une des volontés était justement que le Pacha ne soit pas clairement identifiable, tantôt ours, tantôt humain, tantôt solide, tantôt gazeux... le Pacha était une idée, une sensation, un fantôme. Après coup on peut voir tout le projet comme une réflexion sur l'idée de personnage et sa possible représentation. Pour répondre à la question, je ne me souviens plus qui de nous deux a eu l'idée du Donald... souvent je lui suggérais une idée de dessin qu'il reprenait et amenait plus loin, ou ailleurs, ce qui créait des décalages intéressants.

N. - Quels sont vos projets d'albums... un Roulette n°3 peut-être ?

Fabio - Un cahier dessiné sur les mirages, au Seuil et puis une sorte de roman sur un personnage esclave, muet et ressemblant lointainement à un renard. Il y a aussi un projet de livre qui traîne depuis quelques temps à l'Association. Concernant Roulette, j'aimerais beaucoup poursuivre et publier un recueil plus important, mais je manque de temps...

(1) Ed. Cornélius, 1998 pour le n°1 et 1999 pour le n°2. Collection Paul. Morte Saison pour les Poissons marque bien la transition de style.
(2) Fiasco in : Lapin n°18, janvier 1998, L’Association.
(3) Ed. du Seuil, 1995.
(4) Ed. du Seuil, 1999.

(Entretien réalisé avec Fabio en septembre 2002 via courrier électronique - copyright Fabio/Nicolas)